‹ Un ange déchuChapitre 6 sur 14 · JALOUSIE · texte numérisé non relu

JALOUSIE

En revenant de Marmoutier, où elle s'était également rendue avec Georges, mademoiselle Dulandel ne paraissait pas satisfaite de sa promenade ; sa figure était contractée, son air froid et boudeur; il y avait de la brièveté et même de la sécheresse dans ses paroles, habituellement plus douces et plus caressantes. Georges.

s'était bien aperçu quelquefois de Tinégalité d'humeur d'Edwige, mais toujours empressé de lui plaire, il s'efforçait alors de paraître plus aimable, et pour ramener la sérénité dans son cœur mécontent, disposé à faire toutes les concessions possibles, à lui céder sur tout, il ne craignait pas , dans ces moments-là, de lui laisser yoir l'immense empire qu'elle avait pris surlui. Préoccupé cette fois de la promesse qu'il avait faite à sa cousine, et qu'il se reprochait de n'avoir point encore remplie, il fit peu d'attention à la mauvaise disposition de mademoiselle Dulandel. Cette indifférence inaccoutumée accrut le mécontentement d'Edwige, qui devint d'une taquinerie et d'une exigence insupportables. Vingt fois pendant la roule, et par la plus fraîche soirée d'automne, elle dit à Georges de baisser ou de relever les gla-

ces de la voiture. La poussière de la route était horrible et l'incommodait ; elle avait froid, elle étouffait, tout la contrariait, mais plus que tout autre chose l'impassibilité de Georges, qui semblait résolu de demeurer aussi inoffensif mais plus indifférent que de coutume.

Irritée au dernier degré contre lui, Edwige lui demanda brusquement à quoi il pensait depuis qu'ils avaient quitté Marmoutier, et Georges, surpris par cette interpellation inattendue , ne sut que répondre.

— Je ne puis deviner ce qui se passe dans votre esprit, continua Edwige avec impatience, mais, je le vois, vous ne m'aimez pas comme j'avais le droit de m'y attendre. Ai-je craint pour l'amour de vous I. u

m DEUX ANNÉES

de m'isoler du monde, de m'attirer ses sarcasmes et peut-être son mépris? Pour ne pas nous séparer un instant, que n'ai-je point bravé? Quels sont les préjugés, les considérations qui m'ont i^etenue? ai-je écouté autre chose que le penchant qui m'entrahiait? Quelles sont les marques d'affection que j'ai évité de vous donner? ne m'avez-vous pas été plus cher que ma réputation, que l'estime du monde? N'aije pas sacrifié pour vous tout ce qui fait la gloire et le bonheur d'une femme? n'ai-je pas remis entre vos mains mon avenir, mon existence entière ? Eh bien ! près de ce cœur tout rempli de vous, vous restez froid, distrait; vous êtes peut-être tourmenté par de pénibles regrets; pourquoi ne me laissez-vous pas partir? pourquoi m'avez-vous reteiuie par de trompeuses paroles?

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Et en parlant ainsi , mademoiselle Duiandel fondait en larmes.

— Calmez -vous, ma chère Edwige, lui dit Georges , Dieu m'est témoin que je vous aime de toute la puissance de mon âme j que près de vous je ne regrette rien, que je suis disposé à faire pour vous en convaincre , tout ce que vous pourrez désirer ; mais au nom du ciel , laissez-moi essuyer ces larmes qu'il m'est si pénible de voir couler; quand vous serez un peu plus tranquille , je vous dirai ce qui tout-àl'heure me rendait triste et préoccupé.

^— Ah ! dites-le-moi, dites-le-moi tout de suite , interrompit vivement Edwige.

— La vue de ma cousine , dit Georges m'a rappelé comme un remords l'abandon

dans lequel je laissais ma mère , et l'afflic^ tion qu'elle en devait éprouver.

— Et vous avez sans doute pris la résolution de réparer proraptement ce tort ? balbutia avec inquiétude mademoiselle Dulandel.

— Assurément , dit Georges , je mériterais votre blâme si j'agissais autrement.

— Je trouve tout naturel que vous alliez voir votre mère , reprit Edv^ige , je vous y engage même; mais je ne puis me défendre d'une certaine crainte , en songeant à votre cousine et u ses airs sentimentals. Il y a des femmes qui ont plus d'esprit en pantomime, qu'en faisant usage de la parole. Que ne lit-on pas sur un ])pan fioiil chai'gé de nuages, dans une

attitude mélancolique, dans un triste regard élevé vers le ciel ou détourné avec dessein? Toutes ces simagrées savamment exécutées , peuvent produire de l'effet.

— . Comment , interrompit Georges , la pauvre Saintrie que j'ai si inhumainement repoussée , vous porte encore ombrage ; ne trouvez-vous pas que l'injure qu'elle a reçue de moi soit assez forte; que voulezvous donc de plus?

Si vous reconnaissez que vous lui

avez fait un outrage, dit mademoiselle Dulandel, pourquoi recherchez-vous sa présence? Ne devriez-vous pas au contraire, par délicatesse, fuir les lieux où elle est; ne serait-ce pas avoir l'air de la braver , que d'aller habiter sous le même toit qu'elle?

— • Saintrie m'aime encore d'amitié , reprit Georges ; quoique blessé , son cœur sensible ne peut haïr l'ami de son enfance. Si vous aviez vu comme elle me défendait, comme elle m'excusait auprès de ma mère , vous en auriez été touchée.

' — » Manège que tout cela, dit sèchement mademoiselle Dulandel, votre cousine est plus fine, plus adroite que vous. Elle veut vous ramener à ses pieds et triompher de votre froideur, car sans cela elle mettrait dans sa conduite plus de fierté, plus de dignité, veux-je dire.

— La conduite de Saintrie , interrompit Georges , n'a jamais cessé d'être digne et convenable , et je ne pense pas qu'on ait rien à lui reprocher de ce côté.

^- Fort bien , dit Edwige avec dépit ,

je vois qu'elle a fait encore plus de chemin dans votre cœur que je ne l'imaginais. Allez, courez après elle; allez redemander humblement sa main , faire amende honorable; tomber en adoration devant ses perfections , je ne m'y opposerai pas ; je sais trop à présent quel fonds ou doit faire sur votre amour , et quelle pitié vous avez de ceux qui ont pour vous une tendresse exclusive. Je vois ce qu'il vous en coûte pour torturer, pour briser leur âme , pour vous faire un jeu de leurs sentiments, et de leurs souffrances.

Edwige n'eut pas plutôt lancé à Georges cette amère ironie qu'elle tomba comme épuisée au fond de la voiture.

Georges tenta de la ramener à la raison en lui faisant sentir le peu de fondement

de ses craintes, mais Edwige, égarée par un accès de jalousie dont elle n'était plus maîtresse, reprit avec véhémence :

-— Pourquoi me tromper? Vous vous ennuyez avec moi, puisque vous voulez me quitter; vous ne m'aimez pas, puisque je ne puis plus vous suffire.

— Si je veux me séparer de vous un instant, dit Georges, ce n'est que pour remplir un devoir, pour faire une visite à ma mère.

— J'aurais le temps de mourir mille fois pendant votre absence, répondit Edwige, vous ne savez pas combien ces heures que vous passeriez loin de moi me pèseraient; vous ne vous faites point une idée du ti'ouble, du désespoir (jue j'éprouverais

si je vous savais près de Saintrie. Comme ce jour où vous vîntes à la Briche pour me détourner de mon voyage, il faut que vous choisissiez encore maintenant entre votre cousine et moi.

— Edwige, vous me désespérez ; ce n'est point ma cousine que je vais voir, c'est ma mère.

— Je n'en crois rien.

— Voulez-vous que je foule aux pieds tous les devoirs, que je brise le lien le plus sacré; non, vous ne le voulez pas, vous ne pouvez l'exiger.

— Je veux que vous me donniez une preuve assez grande de votre amour pour ramener la confiance dans mon cœur.

— Quel que soit l'excès de ma passion pour vous , elle ne peut m égarer à ce point.

— Si elle a des bornes, elle ne saurait me satisfaire, dit Edwige; demandez-moi ce que vous voudrez, ahl vous verrez si j'hésite un moment à vous l'accorder; vous verrez si je ne suis pas toujours disposée à condescendre à vos moindres fantaisies!

— Vous pouvez vous engager impunément, répondit Georges; car, je n'exigerai jamais de vous que ce qu'il vous sera possible de faire.

Edwige sa fâcha, pria, pleura, et finit, comme à l'ordinaire , par maîtriser la chancelante volonté du faible Georges.

Une fois sûre d'avoir obtenu ce qu'elle désirait, elle devint gaie, animée, charmante, et ils achevèrent la route dans la meilleure intelligence.

Georges supportait ainsi patiemment les continuelles exigences d'Edwige parce qu'il pensait qu'elles provenaient de l'étendue de son affection pour lui; il se sentait bien enchaîné par une domination souvent un peu tyran nique, mais il la souffrait à cause de la source d'où il croyait qu'elle dérivait. Que ne justifiet-on pas quand l'amour sert d'excuse ! La moindre démarche, se disait-il, l'action la plus simple, font naître de vives appréhensions dans un cœur profondément épris. J'ai soulevé les passions dans l'àme paisible d'Edwige, ne dois-je pas en écarter avec soin les soucis et les inquiétudes?

Georges était toujours disposé à n'écouter que ce qui lui parlait favorablement de mademoiselle Dulandel. Plus d'une fois il avait été témoin de sa fierté et de son impertinence avec les dames de la ville , mais il se rappelait alors combien elle était bonne et aflable avec la famille de son jardinier; comme elle s'asseyait au foyer de ces braves gens, comme elle s'intéressait à ces fraîches jeunes filles qui se tenaient à une lieue de la table sur laquelle elles mangeaient; comme elle dorlotait avec bienveillance le poupon criard qui s'était avisé de venir quinze ans après les autres, et puis comme, à certaines époques de l'année, elle prenait plaisir à combler toute cette famille de présents. Quant à ses sentiments religieux, il avait quelquefois remarqué un peu plus de légèreté et d'indifférence qu'il n'aurait voulu en trouver

dans le cœur de la femme qui devait porter son nom ; mais mademoiselle Dulandel recevait journellement les visites du curé de Saint-Cyr, elle faisait de superbes dons à son église, elle brodait des devants d'autels et peignait des bannières; Georges en concluait qu'elle était plus pieuse et meilleure qu'elle ne tenait à le paraître : c'est ainsi qu'à ses yeux une qualité venait toujours pallier un défaut.

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