‹ Un ange déchuChapitre 7 sur 14 · INQUIETUDES · texte numérisé non relu

INQUIETUDES

Le lendemain de sa promenade à Marmoutier, Georges, retenu par une affaire importante , ne put aller à la Briche qu'à la fin du jour. En y arrivant, il aperçut sous la remise une voiture poudreuse, et à l'une des fenêtres du salon un jeune homme qui semblait causer familièrement avec Edwige, tandis que ma- I. 13

dame Dulandel était occupée à lire des lettres à l'autre extrémité de l'appartement. Cette figure étrangère lui déplut , il fut tenté un moment de retourner sur ses pas ; mais enfin , entraîné par la curiosité , il se décida à entrer.

Edwige était rayonnante.

— Monsieur Darquency, lui dit-elle aussitôt qu'il parut, je vous présente M. Théodore de Bréval , jeune homme plein de mérite et de bons sentiments , qui a eu assez de mémoire, en passant dans ce beau pays , pour se ressouvenir qu'il avait là des parents qui l'aimaient tendrement.

— Mon cher cousin , dit-elle ensuite en s'a<irpssant à Théodore, M, Darquency

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est un aimable voisin, qui vient quelquefois partager notre solitude , et nous empêcher de regretter Paris.

— Je vous en félicite, monsieur, dit Théodore en se retournant vers Georges ; il faut que vous ayez beaucoup d'amabilité et de talent pour opérer un pareil miracle sur l'esprit de ma cousine, car je l'ai connue terriblement enivrée de Paris, lancée dans le tourbillon de ses plaisirs, entourée d'adorateurs, et tenant merveilleusement le sceptre de la mode.

En la retrouvant confinée ici, elle me fait l'effet de la reine Christine abdiquant dans tout l'éclat de la jeunesse et de la beauté.

— Vous allez chercher vos comparaisons un peu haut , reprit en riant made-

moiselle Dulandel , mais j'aurai l'avantage sur la reine de Suède, de ne point déplorer la perte de mon pouvoir passé.

— Vous aurez beaucoup de peine, répondit M. de Bréval , à me convaincre de la vérité de cette assertion ; je connais trop le cœur des femmes pour pouvoir croire à une conversion si subite.

— Gela n'est point surprenant; vous êtes, mon pauvre Théodore, du nombre de ces gens qui ne croient à rien.

— Pas du moins à l'impossible, dit malignement Théodore.

— Y a-t-il quelque changement dans la position des personnes que nous voyions à Paris? demanda Edwige.

' — Aucun , que je sache, dit avec légèreté M. de Bréval; madame Lussange poursuit toujours le mariage avec son intrépidité accoutumée; en voilà bien dixsept qu'elle a pris soin d'annoncer depuis son veuvage, sans qu'un seul ait été conclu; apparemment que ses négociations matrimoniales ne sont pas heureuses; cependant elle ne se sent jamais abattue. H y a six mois, c'était un vieux baron qui devait relever sa fortune ; aujourd'hui c'est un riche célibataire; je ne sais à qui elle destinera ce généreux emploi l'année prochaine. Toujours est- il qu'elle n'a pas plutôt abandonné cet espoir avec l'un, qu'elle se rattache à un autre; elle se flatte d'avoir arrêté la main du Temps ; si elle l'a pu, elle a bien fait, car sans cela elle commencerait à paraître une vénérable douairière.

— Laissez la pauvre madame de Lussange s'abandonner à ses rêves ambitieux. Parlez -moi un peu du capitaine Delmas et de Lëopold Rouviére.

— Vous êtes curieuse , je le conçois répondit Théodoie , de savoir si le pauvre capitaine est revenu de sa passion pour vous, s'il était blessé à mort; j'ai à vous annoncer une triste nouvelle : il s'est consolé. Pensant que vous ne l'aviez dédaigné qu'à cause de sa mince fortune; et, ayant passablement d'amour-propre, il a offert son hommage à une jeune fille bien ignorante, bien niaise, bien laide et bien pauvre, qui l'a accepté avec empressement et reconnaissance ; il a pu ainsi tout à son aise faire le protecteur et le libéral ; on prétend qu'il a voulu, par ce sacrifice sans amour, s'assurer à jamais

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la tendresse et la soumission de sa femme; mais le plus joli de l'affaire, c'est que lé capitaine n'est maître de rien , pas même de ses volontés. Sa femme le gouverné avec l'esprit des sottes, c'est-à-dire avec l'humilité et la jalousie. Il est de ces homrties qui sont en perpétuelle méfiance des femmes spirituelles et qui s'abandonnent sans réserve à un être inepte.

— Gela se voit souvent, répartit Edwige; c'est comme une personne qui se laisse vaincre par un adversaire qu'elle n'a pas jugé de force à lutter avec elle.

— Quant à Léopold Rouvière , reprit Théodore, vous avez eu de l'amour pour lui, ou quelque chose d'approchant.

Les traits de Georges se rembrunirent singulièrement.

— Oui, répondit avec gravité mademoiselle Dulandel, je l'ai aimé pendant un quart d'heure, parce qu'il avait déchiré le testament de son père, qui l'avantageait au détriment de sa sœur.

— Allons, un peu davantage, dit en riant Théodore.

— Mais, interrompit Edwige, que peuton donner de plus à un être chez lequel la matière absorbe l'àme au point de ne lui laisser que l'instinct de la bête?

— Je crois qu'il y a du dépit dans ce portrait-là, reprit avec malice M. de Bréval ; vous l'avez emmené dans un de vos voyages; vous vous plaisiez à l'attacher à vos pas comme un de vos adorateurs les ])his foitiniés; •on iiK-ilIr, aussi palpable

que sa personne, consistait peut-être dans ses belles et immenses propriétés ; mais enfin il fallait qu'il en eût un quelconque à vos yeux pour que vous vous donnassiez la peine d'être aimable avec lui.

— Je m'amusais de sa naïveté peu commune , dit Edwige. Pendant mon voyage au Puy-de-Dôme, où il m'a accompagné avec ma mère, il a fait mes délices. A chaque instant il excitait ma gaieté par ses réflexions ridicules , par ses observations déplacées. Il se servait de grands mots pour peindre un site frais ou agréable, et pour les vues sauvages de l'Auvergne il n'avait que de mesquines expressions. Toujours au-dessus ou au-dessous de son sujet, il ne pouvait jamais atteindre le sens commun; il crovait voir la

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cime d'une montagne dans chaque nuage qui bordait l'horizon, sans songer aux distances qui nous en séparaient. Je m'amusais quelquefois à le maintenir dans son erreur, et sa crédulité égalait sa fatuité. Enfin, aurais -je été dévorée du spleen le plus enraciné, qu'il m'en eût infailliblement guérie dans cette excursion.

— Il aurait dû vous sembler désirable, dit Théodore, d'être divertie ainsi pendant toute votre vie.

— Sans doute, répondit mademoiselle Dulandel, si les sottises d'un mari pouvaient être divertissantes.

Georges était demeuré assez sérieux pendant cet entretien ; car rien n'est plus ennuyeux que d'être en présence de per-

sonnes qui parlent de lieux et de gens qui vous sont étrangers, qui rappellent des souvenirs auxquels vous n'avez aucune part. Mais quelque chose de plus pénible que l'ennui s'était emparé de Georges; tout ce qu'avait dit Théodore sur le séjour d'Edwige à Paris avait jeté du trouble et de l'inquiétude dans son esprit. Il haïssait un passé qui ne lui appartenait pas. Il se demandait si Edwige, vive, légère, coquette, avait toujours été aussi indifférente qu'elle avait voulu le lui faire croire , si elle n'avait pas porté sur bien des personnes ces amours de jeune fille, qui naissent et meurent en secret faute d'avoir été compris ou partagés, mais qui ôtent au cœur sa pureté primitive, et souvent aussi la faculté de ressentir une passion plus sérieuse et plus profonde. Edwige , entourée d'hommages , vivant au

milieu d'un monde frivole, était un être effrayant pour Georges; pour la première fois il s'étonnait qu'elle fût venue s'établir en Touraine sans un motif plausible, quand elle était si recherchée et si heureuse à Paris. Ce n'était point un changement de fortune qui avait nécessité cette espèce d'exil, puisque mademoiselle Dulandel vivait dans une somptueuse opulence : qui donc avait pu la porter à changer de séjour, à préférer la vie tranquille et monotone de la campagne aux plaisirs de Paris, si enivrants pour une jeune fille du monde?

Il existe un préjugé en province qui fait suspecter les principes de toute femme élevée à Paris ou l'ayant longtemps habité, comme si dans cette grande cité les bonnes mœurs et la sagesse étaient moins

appréciées qu'ailleurs, corames'il ne fallait que pouvoir plus facilement ensevelir ses fautes pour avoir l'envie d'en commettre. Darquency se sentit aussi , dans cet instant, atteint de ce préjugé; il déplorait les engagements qu'il avait pris avec une personne dont il ne connaissait point les antécédents. Mille idées confuses, mille craintes inexplicables envahissaient son imagination alarmée ; sa sécurité venait d'être tout à coup détruite. Il avait peur qu'Edwige ne fût pas précisément telle qu'elle existait dans sa pensée; il craignait d'en avoir fait un être qui ne ressemblait en aucune façon à la réalité. Mademoiselle Dulandel ne pouvait -elle pas s'être plue aussi à le tromper? Enfin Georges éprouvait tout l'abattement d'un homme qui se voit désabusé, ou arraché à un rêve qui le charmait.

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Edwige, remarquant apparemment l'état de tristesse et de préoccupation dans lequel Georges était tombé, essaya de l'en tirer en ramenant la conversation sur lui. Il n'y a pas de sujet qui nous intéresse davantage, qui réveille plus agréablement notre amour-propre, qui frappe plus harmonieusement notre oreille que celui qui nous offre l'occasion <le parler du moi, de ce moi qui tient tant de place dans notre estime, qui est l'objet de notre plus constant amour, de notre plus sincère admiration , qui a part à notre plus grande indulgence, qui nous pousse quelquefois à haïr le mérite des autres pour nous complaire mieux en nous-mêmes; de ce moi qui fausse notre jugement et égare notre raison, que nous ne pouvons véritablement connaître ni convenablement apprécier, et que nous prisons

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généralement bien au-dessus de sa va-

leur.

En entendant prononcer son nom , Georges suspendit le cours de. ses réflexions.

On parlait des apparences trompeuses.

— Avec sa figure douce et son air calme , disait Edwige à Théodore , qui pourrait jamais croire que M. Darquency est un grand coupable qui s'est mis mal avec toute sa famille? On voulait lui faire épouser une jeune fille pure et blanche comme un lis des champs, monsieur s'est avisé de s'insurger, de rejeter la douce colombe élevée sous le toit paternel, et, contrairement à tous les arrangements de famille, de préférer s'éprendre d'une folle passion pour votre vieille parente.

— Comment! interrompit Théodore, pour ma tante?

— Non pour moi , reprit Edwige. N'estce pas, Georges, dit-elle en tendant la main à son soucieux ami , qui ne la prit pas, que je vous ai bien grondé, bien engagé à complaire à votre mère en contractant ce mariage, qui me semble, après tout, aussi convenable qu'une multitude d'autres qui se font journellement? Mais le rebelle, continua-t-elle, s'est obstiné à ne point m écouter, et, le plus affreux de tout cela, c'est qu'en faisant de continuels efforts pour le ramener à la raison, j'ai fini par perdre la mienne et partager sa faute. Nous sommes maintenant deux anges déchus, qui nous consolons, en ayant l'un pour l'autre beaucoup d'amour, de cet amour que vous, mon cou-

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sin, et tous ceux qui vous ressemblent, ne sauriez guère comprendre, et qui seul cependant pourrait vous expliquer pourquoi je suis plus heureuse dans cette solitude qu'au milieu des étourdissants plaisirs de Paris.

Georges fut choqué du ton léger que mademoiselle Dulandel affectait de prendre dans cette circonstance.

— Tout indigne que je suis de concevoir un sentiment aussi exquis, dit ironiquement Théodore, permettez-moi, ma chère Edwige , de vous en féliciter et de vous avouer que je ne vous connaissais pas aussi sentimentale. wn >f«

— Cela n'est pas étonnant, répondit Edwige, vous gratifiez les autres de vos dé-

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défauts, croyant que tout le monde a été fait sur votre modèle.

— Je ne me trouve assurément pas assez parfait, reprit M. de Bréval , pour être ce qu'on appelle un type; je n'ai rien d'assez tranché pour cela, je me traîne trop dans le sentier battu.

— Ce que vous dites là, répartit Edwige, ne fait que me confirmer dans mon opinion.

— Allons , calmez-vous , interrompit M. de Bréval, je croirai tout ce que vous voudrez.

— A moins que vous ne changiez de nature, dit mademoiselle Dulandel, vous serait-il possible de prendre quelque chose au sérieux?

Quoique fatigué de tout ce verbiage, Georges ne pouvait cependant se décider à s'en aller; l'idée de laisser Edwige avec Théodore lui causait une agitation extrême; mais comme l'heure s'avançait, et que M. de Bréval devait demeurer quelques jours à la Briche, Georges fut bien obligé de quitter la place le premier. Ce fut avec une visible répugnance qu'il s'éloigna. Edwige le reconduisit jusqu'à la porte du vestibule , et lui demanda affectueusement, en lui disant adieu , si elle le verrait le lendemain de bonne heure.

La réponse de Georges se perdit dans le bruissement du feuillage.

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LE PXLOTERBE,

De retour dans son vaste hôtel , où le bruit de ses pas avait un retentissement si solennel , où le vide et la tristesse des grands appartements par lesquels il passa étaient si bien faits pour jeter dans Vàme l'effrayante idée de l'abandon et de la solitude, M. Darquency se sentit encore plus disposé à de profondes et sérieuses réflexions.

Enfoncé dans une antique bergère, le coude appuyé sur une table, il laissa ainsi s'écouler de longues heures. Ces vieux murs qui avaient abrité jadis des protestants opulents et proscrits, qui avaient été frappés tant de fois par les plaintes que leur arrachait la persécution , n'avaient peut-être jamais été témoins d'une douleur aussi poignante que celle de Georges. Ses craintes s'étaient changées en certitude. Edwige n'était plus à ses yeux qu'une habile coquette, ayant sur lui les mêmes vues que sur Léopold Rouvière , qui lui avait si heureusement échappé : Je ne serai pas plus dupe que lui, se dit-il, je ne suis pas non plus un faucon qui se laisse facilement enchapronner.

Mais Georges ne possédait point ce calme, ce sang-froid (jui donne de la durée

à une résolution prise. Emporté par la mobilité de son caractère, il flottait incertain d'un projet à un autre. Il ne voulait plus revoir mademoiselle Dulandel ; puis, un moment après, il était décidé à ne pas la quitter, à la surveiller avec obsession, à s'attacher à ses pas comme son ombre. Je soulèverai le voile qui me la dérobe en partie, pensait-il ; il faut que je connaisse sa vie passée jour par jour, heure par heure, dussé-je maudire éternellement l'amour que j'ai eu pour elle.

Il s'étendit tout habillé sur son lit, et le jour le retrouva en proie aux idées les plus incohérentes et les plus insupportables.

Il resta toute la matinée chez lui, ne sachant que faire, que résoudre; il essaya de lire et ne le put pas , car il tournait les

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feuillets de son livre sans avoir coiîbpris un seul mot des lignes qui avaient passé sous ses veux distraits. Il fit un léerer déjeûner que lui avait apprêté le domestique à qui avait été confiée la garde de la maison , puis il sortit sans savoir de quel côté il sé dirigerait. Cédant à un instinct machinal, il prit la route qu'il parcourait presque tous les jours. Lorsqu'il fut à l'extrémité du pont, il s'arrêta et jeta un regard indécis sur l'habitation d'Edwige, dont il n'était plus qu'à quelques pas; mais , résistant au sentiment de jalousie qui le poussait vers la Briche, il longea le faubourg Saint-Symphorien, qui était à l'opposé, traversa successivement tous les jolis villages qui bordent la roule , et se trouva, après deux heures de marche, près des premièies maisons de Vouvrav.

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Le grand air avait diminué l'efFervescence de ses idées. Il entra un peu plus calme dans une longue avenue , aboutissant à une maison de belle apparence j maison où il pensait que depuis longtemps il était inutilement attendu. Il franchit la porte , inquiet de savoir comment sa mère le recevrait, et ce qu'il dirait pour justifier le retard qu'il avait mis à venir la voir; mais l'espèce de petit discours qu'il avait préparé fut perdu , car il ne trouva que Martine, la cuisinière, qui lui apprit que madame Darquency et sa nièce étaient allées au château de madame Dervieux, où l'on jouait ce jour-là une comédie.

Georges fut singulièrement contrarié de ce contre-temps ; néanmoins , réfléchis sant qu'il connaissait assez madame Dervieux pour pouvoir se présenter chez

elle sans invitation , et que son château n'était qu'à deux pas de la closerie , il s'y rendit , après avoir réparé un peu le désordre de sa toilette.

Son arrivée fut peu remarquée , parce qu'il y avait beaucoup de monde dans le salon, et que chacun était occupé du spectacle qui allait commencer. Georges, d'ailleurs , ne dépassa guère la porte près de laquelle il revint bientôt se placer avec quelques-uns de ses amis. Il s'informa du titre de la pièce qu'on devait jouer, et apprit que c'était un proverbe intitulé : La Lettre , ou Le mieux est souvent l'ennemi du bien, proverbe empreint , disait-on, de tout l'esprit, de toute la finesse , de toute la pénétration de son auteur, et qui avait peut-être été composé dans le pays même où on allait le jouer pour la première fois.

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Quant aux acteurs , il ne put savoir leurs noms , car toute l'attention , tous les regards étaient déjà fixés sur le théâtre, dont le rideau venait d'être levé.

Darquency fut grandement surpris lorsqu'il vit paraître sa cousine sous les traits de la légère madame de Monville.

A la faveur de ce nom et de ce caractère empruntés, Sainlrie laissa percer une grâce et une étourderie qui ravirent tout le monde , mais qui étonnèrent Georges au delà de toute expression. Saintrie se présentait dans ce moment à ses yeux sous un jour si nouveau, qu'il se demanda à plusieurs reprises si c'était bien là la femme qu'il avait dédaignée , et à laquelle il avait refusé de l'âme et de la vivacité d'esprit. Combien elle lui paraissait belle

et adorable dans le rôle de cette jeune femme qui tombe, par son étourderie, dans une si étrange méprise. Georges ne pouvait se lasser de l'admirer, tant son jeu, ses gestes, son attitude, l'expression mobile de son visage, lui semblaient naturels et vrais. Perdu derrière la foule, il s'abandonnait à toute l'émotion que lui causait ce plaisir si nouveau pour lui, et qu'il eût bien voulu pouvoir prolonger plus longtemps, car ce fut avec un vif regret qu'il le vit finir.

Après le spectacle, Saintrie fut entourée et félicitée par tout le monde. Chacun s'empressait de lui apporter le tribut de ses louanges. Georges remarqua surtout un jeune homme d'une tournure élégante et distinguée, qui paraissaitlui parler avec plus d'enthousiasme que les autres, et ne

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fut pas peu surpris de voir sa cousine lui sourire amicalement, et le traiter presque comme une ancienne connaissance.

Il attendit, pour se présenter à son tour, que cette foule fût un peu dissipée, et ne se montra qu'au moment où Saintrie allait monter en voiture. Le même jeunehomme qu'il avait vu s'entretenir avec elle était encore à ses cotés, et se disposait à lui offrir la main pour lui aider à franchir Je marche-pied , lorsque Georges le prévint.

Saintrie, étonnée, saisie de voir son cousin, fit un mouvement pour se rejeter vers Abel , et laissa échapper cette exclamation : Dieu ! Georges !

A ce nom madame Darquency présenta vivement la tête à la portière.

— Et d'où venez-vous à cette heure?

demanda-t-elle à son fils.

— De chez madame Dervieux , entendre un charmant proverbe , répondit Georges.

Saintrie se blottit bien vite au fond de îa voiture, à côté de sa tante, en pensant que, si elle avait su Georges parmi ses auditeurs, elle n'aurait sûrement pas aussi bien joué ni mérité autant d'applaudissements qu'elle en avait reçu.

Abel, devant accompagner ces dames jusque chez elles, prit place à côté de Georges , sur le devant de la voituie.

Pendant la route , madame Darquency chercha à savoir de son fils ce qui lui avait procuré le plaisir de sa visite.

Quoique s'attendant à celte question , Georges fut néanmoins assez embarrassé d'y répondre; mais madame Darquency , en mère indulgente, voulut bien se contenter des excuses que Georges put alléguer pour se justifier de lavoir délaissée depuis si longtemps ; peut-être était-elle intérieurement trop satisfaite de le voir revenu près d'elle pour songer beaucoup à le tourmenter sur le passé.

Lorsqu'arrivé à la closerie , Georges descendit de voiture, un domestique de mademoiselle Dulandel, qui était venu à franc étrier , et qui l'attendait depuis plusieurs heures, se présenta à lui et lui remit une lettre que Darquency s'empressa de lire à la clarté de la lampe apportée par Martine pour éclairer ses maîtresses.

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Agité, troublé parle conteniî de cette lettre , Georges dit à sa mère qu'il était forcé de retourner à Tours à l'instant même.

Devinant facilement ce qui lui imposait une semblable obligation, madame Darquency ne put maîtriser son mécontentement.

— Vous auriez mieux fait, lui réponditelle avec sévérité, de ne point venir ici , que d'y faire une aussi courte apparition; il y a si longtemps , d'ailleurs, que je suis habituée à me passer de vous, que je me ressouvenais à peine que j'ai un fils.

Georges n'entendit sûrement point ces dernières paroles, tant il avait hâte de pai^ tir ; le domestique lui ayant montré le til-

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bury qu'il avait amené, Georges se jeta dedans avec précipitation , mit le cheval au galop, et fut bientôt hors de la vue de sa mère et de sa cousine, stupéfaites d'un aussi brusque départ.

Spectateur plus calme de cette étrange scène, Abel put remarquer tout à son aise les diverses émotions qui se manifestèrent sur les traits de Saintrie. Il en vit assez pour se convaincre que l'amourqu'il était disposé à ressentir pour cette jeune fille ne serait jamais heureux. Son âme de poète s'effraya des dangers auxquels sa tranquillité serait exposée s'il restait davantage près d'elle. Il jugea donc prudent de s'éloigner avant que Saintrie pût laisser dans son cœur autre chose qu'un doux et gracieux souvenir. Oiseau de passage, lui convenait-il d'ailleurs de traîner

des chaînes pesantes? N'est-ce pas arrêter le vol du génie que de l'asservir aux liens du mariage? Si un homme a besoin de rester libre, c'est le poëte; le poète qui doit vivre d'une vie excentrique, et toujours craindre de donner une rivale à sa muse : c'était là du moins ce que se disait Abel en entrevoyant comme consolation les plaisirs que l'hiver allait ramener à Paris avec cet essaim de femmes élégantes qu'il aimait à rencontrer dans les bals , les concerts , les spectacles ; créatures charmantes qui lui avaient fait faire, tout éveillé, de si agréables rêves; qui passaient devant ses yeux comme des visions enchanteresses; qui lui jetaient de poétiques inspirations, et pour lesquelles il pouvait se passionner à sa fantaisie sans craindre de troubler son repos.

Il songea donc sérieusement, lorsqu'il fut rentré chez lui, à reprendre au plus tôt cette vie dissipée et solitaire, studieuse et oisive qui lui avait suffi jusqu'alors. Une touchante élégie , dans laquelle il peindrait son amour méconnu, ses tristes rêveries et ses amers regrets, devait seule lui rappeler dans l'avenir les premières atteintes d'une passion à laquelle il ne voulait pas s'abandonner.

Tandis qu'Abel se livrait ainsi à ses réflexions, Georges, qui n'avait pu résister aux pressantes instances d'Edwige, faisait voler sur la grande route son léger équipage. La lune commençait à refléter sa blanche clarté dans les eaux limpides de la Loire, et les roches qui bordent le lit du fleuve étincelaicnt encore d'une multitude de lumièies marquant

chacune des habitations creusées dans leurs flancs. La ligne prolongée de ces feux, le peu d'ordre avec lequel ils étaient répandus dans l'espace, formaient, au milieu de la nuit, une illumination aussi brillante que fantastique; mais Georges ne la regardait que pour en mesurer l'étendue, et se désoler d'être encore si loin du terme de sa course.

Minuit sonnait lorsqu'il arriva à la grille delaBriche. Mademoiselle Dulandel vint à sa rencontre, vêtue d'une légère robe blanche, et n'ayant rien pour se garantir de l'air piquant de la nuit. Elle prit le bras de Georges, et suivit l'allée du jardin qui se présentait devant eux. Sa figure paraissait bouleversée.

— Je vous remercie, monsieur Dar-

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quency, dit -elle à Georges d'une voix émue , de vous être rendu à ma prière. Je ne puis vous exprimer combien j'aurais souffert s'il eût fallu me coucher sans vous avoir vu. Il y a deux grandes heures que j'erre dans ce jardin, livrée à toute l'anxiété de l'attente.

— Je le pressentais , répondit Darquency, à rimpaticnce que j'avais d'arriver.

— Ah ! Georges , reprit mademoiselle Dulandel, avouez-moi avec franchise ce qui vous a déterminé à me quitter aussi brusquement quand, il y a si peu de jours, vous m'aviez promis de ne point nous sé^ parer. Je vous ai trop laissé voir l'influence que vous exercez sur moi, combien il vous serait facile de me rendre la

plus heureuse ou la plus misérable des femmes : c'est peut-être ce qui vous a donné l'envie d'en faire l'essai. Enfant que vous êtes! vous ne savez donc pas que l'àme se brise dans ces capricieuses épreuves, et que c'est une indigne cruauté que de torturer le cœur qui s'est abandonné à nous.

Et en lui parlant ainsi , Edwige attachait de tristes regards sur le silencieux Georges, qui ne pouvait les supporter sans remords.

Quoique la fraîcheur de la nuit se fit de plus en plus sentir, Edwige , avec son vêtement d'été, ne semblait pas s'en apercevoir; mais Georges, qui en souffrait pour elle, la couvrait de temps en temps de son manteau pour hi ])réservcr du

froid. A les voir errer ainsi, pleins de mélancolie et de douleur à travers les sombres allées du parc, on eût pu les prendre pour deux ombres échappées de l'enfer du Dante, pour deux pauvres âmes agitées encore par quelques souvenirs terrestres.

Après un moment de silence : — Je ne puis penser , reprit Edwige vivement intéressée à faire expliquer Georges, que vous ayez attaché une grande importance aux paroles de ce fou de Théodore. Si vous le connaissiez davantage, vous sauriez combien on doit peu s'arrêter à ce qu'il dit : il lui a plu, sans doute pour vous tourmenter, de me représenter comme une coquette, une femme à la mode, avide de succès et de plaisirs; et je me suis amusée de sa méchante in-

tention , pensant bien que vous n'en seriez point dupe, et que vous en ririez comme moi. Personne ne pourrait changer la bonne opinion que j'ai de vous, et je croyais que la même sympathie qui afait naître notre amour serait assez puissante pour le garantir de toute atteinte et écarter de votre pensée toute espèce de soupçon.

Les craintes qui avaient torturé l'esprit de Georges s'étaient évanouies à la voix d'Edwige. La honte, la confusion d'avoir pu s'y laisser aller un instant, le rendaient muet et sans défense. Ce passé, dans lequel se cachait en partie la vie de celle qu'il aimait, et qui tout à l'heure encore pesait sur son cœur comme un horrible cauchemar, ce passé ne 1 inquiétait plus; il ne se sentait plus même le besoin de le

connaître, tant il lui était revenu dans l'àme de confiance et de sécurité.

— De quelle manière pourrai-je expier ma faute? dit Georges avec un accent qui peignait tout son repentir. Il est vrai que je me suis abandonné à des soupçons indignes de vous; que la jalousie la plus désordonnée s'est emparée un moment de mon cerveau et Ta rempli de fièvre et de délire; que vous, si belle, si noble, si sincère, ne m'apparaissiez plus alors que comme un de ces êtres dangereux qui ne font qu'un trompeur usage des dons brillants que la nature leur a départis. Mais qu'il m'est doux de vous retrouver telle que je vous ai aimée; de savoir que ce cœur qui bat sous ma main est pur et généreux, et que jamais il n'a été effleuré par un sentiment répréhensible. Ah!

Edwige, c'est le calme après l'orage, le réveil après un songe pénible, le bonheur après le désespoir.

Et Georges étreignait de son bras caressant la taille charmante de mademoiselle Dulandel , à qui il demandait encore pardon d'avoir pu la méconnaître un moment.

—Vous êtes prompt à prendre l'alarme, dit d'un ton chagrin mademoiselle Dulandel ; je tremble que vous ne retombiez dans ce pénible état au moindre motif. Quelle sécurité alors pour notre bonheur? De combien de troubles ne serat-il pas traversé? La méfiance est si humiliante, si blessante pour celui qui l'inspire, qu'il serait vraiment humain de la lui épargner.

Quelques larmes s'échappèrent de ses yeux, et Georges les vit briller à la clarté de la lune, qui illurainaitle jardin de ses brillants reflets.

Plus vivement ému, Darquency supplia de nouveau Edwige d'oublier ses torts.

— N'ai-je pas assez souffert aussi, moi, lui dit-il, pour que vous me preniez en pitié? D'ailleurs, tout sentiment profond ne nous rend-il pas enclins à la jalousie? On veut posséder entièrement l'être que l'on aime; on veut que son àrae, ses pensées, ses actions soient à vous. L'arrivée de votre cousin ici a dérangé notre vie habituelle; elle a mis dans nos relations, auparavant si faciles et si affectueuses, de la froideur et de la contrainte. Gâté par vos

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soins les plus doux, vos attentions les plus aimables, il faut maintenant que je les partage avec un autre; que je sache qu'il y a sous votre toit un jeune homme qui a droit à toute votre bienveillance ; qui peut à tout moment causer avec vous, vous entourer de mille prévenances; qui possède le talent de vous charmer en vous rappelant d'agréables souvenirs, en vous entretenant sans cesse de votre vie d'autrefois; enfin qui peut avec son privilège de parent

— Vous enlever mon cœur, interrompit Edwige avec ironie ; en vérité , je ne sais pourquoi vous ne lui avez pas déjà cherché querelle. Il est vrai que vous ne l'avez encore aperçu qu'une seule fois, et pendant fort peu de temps. Je ne désespère pas de vous voir un de ces jours

l'entraîner sur le pré, si toutefois le pauvi^ Théodore ne meurt pas du fou rire avant d'y arriver. Ce serait assurément une chose bien surprenante pour lui s'il se doutait des craintes qu'il vous inpire. Mais il dort d'un paisible sommeil , dit-elle en montrant sa fenêtre du doigt, sans songer le moins du monde à la mésintelligence que sa présencea jetée entre nous, sans prévoir qu'à cette heure nous sommes sous la voûte étoilée, occupés à batailler contre des chimères,à nous reprocher de vrais griefs d'amants. Croyezmoi, Georges, ajouta mademoiselle Dulandel en continuant sa promenade avec son compagnon ; ne dépensez pas de belles, de nobles facultés pour des sujets aussi puérils, et abstenez- vous à l'avenir d'affecter aussi cruellement une personne qui vous est chère; que je puisse goûter

avec vous tout le charme d'un attachement solide et durable; que je puisse me reposer sur votre tendresse comme sur une chose qui ne doit jamais m'abandonner.

— Vous le pouvez, Edwige, dit Georges avec toute l'effusion de l'amour.

Mademoiselle Dulandel ne répondit à cette expression passionnée que par un tendre regard.

Ils marchèrent quelques instants en silence, mais agités intérieurement l'un et l'autre par ces mille sensations qui demeurent ensevelies au fond de l'àme , faute d'un langage pour les exprimer. Edwige était triomphante, enivrée de revoir près d'elle, soumis et aimant, le jeune

homme qu'elle avait tremblé de perdre quelques heures auparavant, et Georges ravi de retrouver pure et intacte la femme charmante que son cœur n'avait cessé d'adorer.

— Redonnez-moi cette lettre que je vous ai écrite dans un moment de désespoir, dit à Georges d'un ton caressant mademoiselle Dulandel; je veux anéantir jusqu'aux moindres traces de ce jour si orageux pour moi.

Et Georges la lui ayant donnée, elle la déchira en raille morceaux.

— ' Maintenant me voici soulagée, ditelle en regardant ces parcelles de papier emportées par le vent et dispersées dans l'air comme un tourbillon de neige.

— Sans doute, répondit Georges en riant, puisque vous vous êtes vengée de toutes vos souffrances de la matinée.

— J'ai pris l'habitude , reprit Edwige sans trop faire attention au sarcasme de Georges , d'écarter de moi tout ce qui peut me rappeler quelque chose de pénible ; à quoi sert de faire revivre de douloureuses impressions sur lesquelles le temps a passé? L'oubli est le plus grand consolateur de l'homme , il ne saurait trop l'implorer. N'est-ce pas lui qui le rappelle à la vie, au bonheur, après de grandes infortunes? qui , au sortir de l'affliction, fait renaître l'espérance dans son cœur déchiré? N'est-ce pas lui aussi, ajouta-t-elle avec finesse, qui couvre de fleurs les pas de tant de femmes; qui leur fait croire à leur jeunesse longtemps après

D'ILLUSION. Hi

qu'elle est évanouie? A quoi sert en effet d'attrister de beaux jours par les images fugitives qui ont troublé nos rêves , car ce qui passe si vite est-il autre chose qu'un rêve? Pour moi, j'abandonne avec insouciance ma fraîche jeunesse à ce gouffre toujours béant, où sont venues s'ensevelir tant d'années. En l'exhumant je retrouverais peut-être avec elle bien des soucis rongeurs , bien des peines cuisantes que l'oubli , cette grande philosophie du monde, a pour toujours effacées.

— Quels chagrins avez-vous pu jamais ressentir? reprit Georges; vous que la fortune et la nature se sont plu à combler de leurs dons les plus précieux , et qui n'avez toujours vu autour de vous que des êtres empressés à vous plaire, disposés à vous aimer. Si vous avez été blessée ,

ce ne peut être comme ce voluptueux Sybarite dont parle l'histoire , que par une pétale de rose repliée.

— 11 est une époque de ma vie, dit Edwige, où j'ai cruellement souffert. Georges, je vous dois cette confidence; je ne veux rien vous celer.

Et mademoiselle Dulandel marchait la tête baissée, en regardant le sable que pressait son pied agile.

— Quoique ce souvenir soit mort dans mon cœur, continua-t-elle après une courte interruption; quoique je puisse en parler maintenant avec indifférence , ce moment fut pourtant terrible pour moi. 11 y a je crois bien des années, car le temps qui sépare le délire de la guéri-

son paraît immense; un homme brillant, un homme du monde se présenta à mes yeux : toutes les femmes cherchaient à attirer ses regards; il me distingua, et je me crus heureuse. Ses succès, la position élevée de sa famille, m'éblouirent. Je me laissai fasciner d'une manière inconcevable : la jalousie que j'inspirai augmenta encore mon enivrement; tout Paris retentit bientôt de notre prochain mariage. Je m'entendis féliciter sur cette nouvelle avec une joie indicible; j'en parlai moimême comme d'une chose assurée; mais pendant une absence qu'il fut obligé de faire pour aller, disait-il , arranger quelques affaires de famille , tout changea. Il épousa une jeune personne choisie par son père, et qui convenait mieux que moi à son ambition. Ainsi, ce! homme m'abandonna sans pitié, sans remords, à tous

les déchirements du désespoir, à toutes les angoisses de la folie. Je tombai sérieusement malade , et je ne pourrais vous dire tout ce que je souffris pendant la durée de cette horrible maladie. J'entendais le rire moqueur du monde qui me poursuivait. Je distinguais au milieu des hallucinations de la fièvre les traits radieux de mes rivales , qui triomphaient de mon humiliation ; je voyais les spectres de mes déceptions passer et repasser devant mes paupières fatiguées de larmes ; la haine, la vengeance, l'indignation, torturaient mon âme. Ce que j'éprouvai durant plusieurs mois est indescriptible. Je désespérais de sortir jamais vivante de cet horrible état ; j'en sortis cependant indifférente et calme, grâce à l'oubli qui étendit son froid linceul sur mon cœur; mais j'achetai assez cher cette paix pour ne plus chercher

désormais à la troubler par des idées romanesques. Je quittai le lieu témoin de mon désastre pour ne point ra'ofFrir en spectacle à ce monde toujours avide de scènes poignantes et douloureuses. C'est alors que je vins m'établir ici, que je vous connus, et que je sentis que je navals jamais véritablement aimé cet homme.

La solennité de la nuit, cette confidence faite à une pareille heure , les traits expressifs de mademoiselle Dulandel, qu'un pâle rayon de la lune éclairait et qui se dessinaient sous cette lueur blanchissante plus énergiques et plus sombres. Les sons graves et pénétrants de sa voix, qui décelaient un reste d'indignation et de souffrance , tout contribuait dans cette scène imprévue à saisir fortement l'esprit de Georges.

— Tous les hommes ne se ressemblent pas, dit-il à Edwige en lui prêtant l'appui qu'elle paraissait réclamer ; il faudrait mourir si, après avoir rencontré l'homme égoïste qui brisa si froidement votre âme tendre et confiante, on n'en trouvait pas un autre pour réparer le mal qu'il vous a fait, pour rouvrir les sources vivifiantes qu'il avait taries; en un mot, pour rendre à votre jeunesse ses plus ardentes comme ses plus douces aspirations. C'est à moi , Edwige , à moi qu'est confié le soin d'effacer ces tristes pages de votre vie ; de ramener la joie et le bonheur dans votre maison ; de changer en réalité toutes les espérances qu'un autre avait pu vous faire concevoir. Oui, Edwige, je veux vous consacrer mon existence entière, rendre indissoluble le lien qui nous unit, n'avoir enfin avec vous qu'un même

sort , une même pensée , une même volonté.

— Je n'aurai donc pas entrevu le bonheur pour le perdre ! dit mademoiselle Dulandel en s'abandonnant au bras qui la soutenait; ah ! Georges, pourriez-vous m'en avoir donné une idée aussi grande pour me l'arracher sans pitié ; vous me devez la réalisation de toutes les promesses de félicité et d'amour quem'a faites tacitement votre affection. Cette fois je n'aurais pas d'espoir de guérison , car avec vous les joies du ciel, sans vous tous les tourments de l'enfer.

— Si votre bonheur dépend toujours de moi, ma chère Edwige, reprit Georges avec transport, comptez sur la félicité la plus inaltérable.

Ils étaient arrivés près de la grille du parc, l'horloge de la cathédrale de Tours sonnait deux heures, et la nuit commençait à devenir sombre; il fallut se séparer. Georges serra et baisa avec passion la main qu'Eldwige Ini tendait , puis il sentit des lèvres fraîches et veloutées se poser sur son front brûlant. Quand il revint de son trouble, la grille était refermée sur lui , et mademoiselle Dulandel avait disparu.

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