IMPRESSIONS DIVERSES
L'impression du baiser que Georges avait reçu dura longtemps, et lui fit encore passer une nuit d'agitation et d'insomnie; mais combien cette nuit différait cependant de la précédente! C'était du bonheur, de la joie, de l'ivresse, qui coulaient à longs flots dans les veines du pauvre Georges, qui remplissaient son cœur satisfait; c'étaient je ne sais quels
ii54 DEUX ANNÉES
brûlants rêves d'amour qui embrasaient son imagination et lui donnaient comme le délire.
Enfin, après cette longue et voluptueuse effervescence, un profond accablement vint s'emparer de ses sens, et bientôt ses hallucinations changèrent de forme et de nature.
Le souvenir de madame de Monville se retraça à sa pensée, et Saintrie, qui l'avait tant charmé sous ce nom pendant quelques instants, lui apparut de nouveau comme une sylphide mystérieuse, comme un ange descendu des cieux. II vit son céleste regard abaissé sur lui avec une indéfinissable expression ; il entendit sa voix plaintive et harmonieuse qui articulait timidement ces mots ;
« Vous avez rempli mon cœur d'amertume et je vous bénis.
» Vous m'avez sacrifiée à un autre amour et je vous bénis.
» Vous avez vivement compati à des maux moins cuisants que ceux que vous m'avez fait éprouver, et je vous bénis. »
Cette litanie d'une âme aimante et mal heureuse se termina par ces expressions sacramentelles :
« Dussiez 'VOUS, Georges, accumuler dans ma vie les souffrances les plus affreuses, ma bouche ne s'ouvrira jamais que pour appeler sur vous les bénédictions du ciel. »
Georges voulut rassurer sa cousine,
répondre à cette affection si pure, si noblement dégagée de tous les intérêts matériels de ce monde, par des paroles de tendresse et de consolation. Il tendit sch mains vers Saintrie, mais déjà le blanc fantôme s'était évanoui.
Darquency se réveilla ne sachant s'il avait réellement vu et entendu sa cousine, ou si ce n'était que l'effet d'un songe. Nous avons quelquefois dans notre sommeil les idées si lucides, les perceptions si parfaites, les lieux, les personnes s'offrent si distinctement à nos yeux, que nous ne pouvons nous persuader que tout cela n'est que le résultat de notre folle et vagabonde imagination, qui, libre des entraves de la raison , parcourt un cercle immense , tandis que notre corps, étendu immobile sur un lit moelleux,
D'ILLUSION. â57
s'abandonne à toute la douceur du repos.
Georges avait épuisé la veille tant de sensations diverses, il avait été niu par tant de sentiments contradictoires, tant de désirs violents s'étaient entrechoqués dans son sein , qu'il n'était pas surprenant qu'il eût de la peine à démêler, au milieu de ce chaos d'idées, la réalité de la fiction ; mais , lorsqu'il ouvrit les yeux , toute cette confusion s'effaça graduellement de son esprit. Il est des pensées qui, comme les étoiles du firmament, s'obscurcissent et disparaissent aux premières lueurs du jour : astres errants de notre intelligence, ils s'évaporent aussitôt que la vie positive nous ressaisit.
Georges, éveillé, ne se ressouvint plus I. 17
que d'Edwige, de l'impression qu'elle avait laissée dans son cœur. Il lui semblait qu'après leur dernière entrevue il ne pourrait pas l'aborder comme à l'ordinaire, que tout trahirait en lui son émotion et son bonheur. Cette crainte lui faisait presque redouter d'aller à la Briche ; mais, d'un autre côté, il était si impatient de s'y retrouver, qu'il hâta bientôt sa toilette et son départ.
L'odieux Théodore, savourant un copieux déjeuner, fut la première personne qui frappa sa vue. Quant à mademoiselle Dulandel, son air était si froid et si digne, que Darquency eut lieu d'en être étonné. Il est vrai que la présence de sa mère et de son cousin pouvaient, jusqu'à un certain point, justifier sa conduite; mais Georges ne fit point cette réflexion. En
voyant le calme d'Edwige et le peu d'impression que son arrivée semblait produire sur elle, Georges se demandait si c'était bien là la femme que la nuit dernière, devant ces fenêtres, il avait pressée dans ses bras si palpitante et si passionnée. Il compta sur un instant de solitude et de liberté pour reprendre son empire ; mais Théodore ne les quitta pas , et , durant tout le temps qu'il resta à la Briche, Georges eut plus d'une fois sujet de maudire l'insipide présence d'un tiers.
Les jours suivants se passèrent a peu pi'és de la même manière, à l'exception toutefois que mademoiselle Dulandel essaya avec Georges le ton léger qu'elle employait avec son cousin. Georges se prêta assez volontiers à ces nouveaux airs, quoiqu'il en fût quelquefois contrarié; mais
il mit une espèce d'amour-propre à ne pas le paraître. Théodore ébranla plus d'une fois aussi son stoïcisme par ses réticences sur les conquêtes de mademoiselle Dulandel; mais sous le charme encore de ce que lui avait dit Edwige, Georges prit le parti d'en plaisanter le premier, comme si cette chose ne le touchait nullement. Il se fit presque aussi fat, aussi grand diseur de riens que Théodore, et aussi frivole, aussi tranchant qu'Edwige; de cette façon tout alla à peu près bien. Il se relâcha un peu du despotisme de l'amour; il méditdes femmes, devint acerbe et mordant dans ses critiques : il avait besoin de rejeter sur quelque chose l'irritation que lui causaient fréquemment ces sortes de conversations. Toutefois , cette situation forcée ne dura pas; le départ de M. de Bréval v mit heureusement un terme.
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