CHAPITRE PREMIER
s'accordât à lui trouver l'air « d'un marquis de quatre sous (i) M.
Il se piquait d'être un grand amateur de meubles anciens et de vieilleries artistiques. Ce goût prononcé fut la cause principale qui le porta à évincer son ancien subalterne, Bûchez, du fauteuil présidentiel à l'Assemblée nationale, la résidence officielle du président ayant été, avant la Révolution de 1848, complètement réparée, et son superbe mobilier, magnifiquement remis en état.
La demeure l'avait séduit, autant que la position. L'état de stagnation des affaires lui inspira l'heureuse idée d'y donner des fêtes pour stimuler l'essor du commerce parisien. Bien que j'eusse cessé, sous la troisième République, d'habiter la France de façon permanente, j'ai vu pas mal de réunions bigarrées tant au Palais-Bourbon qu'à l'Hôtel de ville, particulièrement sous la présidence de M. Grévy; le septennat de Mac Mahon en a offert aussi quelques spécimens divertissants; mais rien n'a jamais approché comme comique des fêtes et des élégances qu'on vit au Palais-Bourbon en septembre, octobre et novembre 1848.
C'était alors absolument les scènes des romans de Paul de Kock, dans un cadre élargi, le splendide ameublement Louis XIV et Louis XV remplaçant l'acajou bourgeois et les tapisseries du goût artistique le plus pur complétant le décor au lieu et place du vulgaire papier de tenture qu'on eût trouvé dans des appartements de la classe moyenne.
La situation du corps diplomatique était des plus épineuses. Après la révolution de Février, dont le choc, ressenti dans l'Europe entière, avait fait chanceler sur
(i) En français dans le texte. On appelait ainsi les marchands de chansons, costumés en marquis régence, qui, jusqu'en 1860, chantaient dans les rues les chansons dont ils vendaient les paroles et la musique. L'Éditeur.
son trône plus d'un souverain, les diplomates s'étaient ralliés à M. de Lamartine, voire même à son successeur aux affaires étrangères, M. Bastide, sinon avec enthousiasme, du moins avec une sorte de complaisance. La République, proclamée par Lamartine, pouvait, à tout prendre, renfermer en elle certains éléments de vitalité. Les terribles émeutes de Juin ne laissèrent pas que d'ébranler cette confiance relative ; néanmoins l'attitude des ambassadeurs ne parut pas sensiblement modifiée jusqu'au moment où il devint clair jusqu'à l'évidence que seule l'intervention énergique d'un dictateur résolu pourrait endiguer le flot montant des revendications de la populace. Le corps diplomatique commença à se tenir sur la réserve. Il y avait sans doute des exceptions; ainsi le ministre des États-Unis, M. Richard Rush, avait-il été le premier à féliciter le gouvernement provisoire, exemple aussitôt suivi par tous les représentants variés des républiques de l'Amérique du Sud; mais ces derniers eux-mêmes avaient peine à contenir l'expression de leur stupéfaction devant l'étrange société à laquelle ils se trouvaient mêlés. Les femmes étaient sans contredit les plus étonnantes, comme il leur arrive presque toujours quand elles sortent de leur milieu. La plupart paraissaient probablement pour la première fois dans un salon, et en dépit de l'axiome plus récemment exprimé par M. Taine sur la facilité avec laquelle une Parisienne, grisette, boutiquière ou femme de chambre, peut, en un rien de temps, se métamorphoser en une semblance de grande dame, ces fort petites bourgeoises et leurs « demoiselles » faisaient là triste figure. Peutêtre la grisette, boutiquière ou femme de chambre s'en serait-elle mieux tirée. Son goût naturel, affiné par le contact quotidien avec ses supérieures dans l'ordre des catégories sociales, aurait pu suppléer aux maigres ressources de sa garde-robe; et comme le disent les