‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 100 sur 200 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

êtes Allemands, et je vous prierai de vous mettre ensemble afin de pouvoir au besoin vous protéger. » J'appris plus tard que l'Empereur lui-même, au milieu de ses écrasantes occupations, avait, craignant quelque violence des Parisiens, donné ordre de veiller spécialement sur les Allemands.

Pendant la semaine qui suivit, l'effervescence fut loin de se calmer, mais, sauf quelques légers incidents, les manifestations populaires ne varièrent pas : c'étaient toujours des défilés improvisés sur les voies principales au chant de la Mar-seillaise et du Chant du Départ, jusqu'à ce que la foule eût appris par cœur le Rhin allemand d'Alfred de Musset, peu connu jusqu'alors du gros public.

Sur ces entrefaites , la nouvelle s'était répandue du suicide de Prévost-Paradol, récemment nommé ministre plénipotentiaire de France à Washington, et les républicains en menaient grand bruit. Suivant eux, c'était la honte et le remords d'avoir abandonné ses couleurs politique*^, le désespoir devant le tour que prenaient les événements, qui l'avaient poussé à cette démarche fatale. Ces mensonges mainte et mainte fois répétés ont fini par créer sur cette mort une sorte de légende qui l'associe étroitement à la chute du second Empire. Rétablissons les faits. La grande majorité des Anglais ignore jusqu'à l'existence de Prévost-Paradol, et, malgré les talents incontestables dont il fut doué, bien des Français seraient dans le même cas si quelques politiciens, dans un but à eux connu, ne s'étaient imaginé d'en faire un martyr volontaire de la cause impériale, ou plutôt de cette fraction du parti impérial qui visait à reconquérir la rive gauche du Rhin. J'ai connu Prévost-Paradol; il ne se serait distingué en rien des milliers de Français cultivés, ses contemporains, sans la publication de la France nouvelle, par laquelle il tenta de stimuler dans le sens de la conquête l'ambition de ses compatriotes ;

ce fait même est un argument de plus contre le motif faussement allégué de son suicide. C'est dans la nuit du lo au II juillet qu'il se tira un coup de pistolet au cœur, alors que le pessimiste le plus invétéré ne pouvait encore prévoir la guerre de façon certaine et moins encore ses conséquences désastreuses pour la France. Ceux qui désireraient connaître la cause véritable de la fin tragique de Prévost-Paradol n'ont qu'à lire une courte nouvelle, parue sous le voile de l'anonymat dans la Revue des Deux Mondes, en février 1 860. Le héros de Madame de Marsay n'est autre que le brillant journaliste lui-même ; les germes de la monomanie du suicide étaient chez lui manifestes, et ceux qui l'ont connu de près devaient s'étonner seulement qu'il eût tant différé.

L'effervescence, je l'ai déjà dit, ne se calmait pas, mais les esprits sérieux commençaient à émettre bien des critiques, et parmi eux, chose curieuse, se trouvaient pas mal d'officiers supérieurs; bien qu'ils fussent trop loyaux pour exprimer ouvertement le peu de confiance que leur inspiraient leurs chefs, un auditeur attentif démêlait aisément ce manque de confiance dans leurs conversations. J'eus, cette semaine-là, un entretien avec l'un d'eux, que, pour des raisons faciles à comprendre, je ne nommerai pas, et voici, autant qu'il m'en souvienne, ce qu'il me dit, sachant bien qu'il pouvait s'en fier à ma discrétion : « Il n'existe pas actuellement au ministère de la guerre de bonne carte de France, et, de plus, cette carte existerait-elle, qu'aucun des hommes qui sont aujourd'hui au pouvoir ne saurait s'en servir. Je doute fort qu'il y ait un plan de campagne arrêté; ils prétendent diriger cette guerre comme celles de Crimée, d'Italie et du Mexique, s'en tenant à la manière de faire qui leur a si bien réussi en Afrique. Ils devraient bien savoir pourtant tout ce que ce système a de risqué, ils l'ont déjà expérimenté en 1859 ; et je

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