‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 99 sur 200 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

sienne, somme toute, resta correcte. Que serait-il advenu si des étrangers — Allemands ou autres — s'étaient affichés ostensiblement? Je l'ignore; mais s'il s'en trouvait là, du moins dissimulaient-ils de leur mieux leur nationalité en gardant le silence.

Malgré cette modération relative du flot populeux, les boutiquiers parisiens, qui sont bien les plus insignes poltrons du monde dès qu'il s'agit d'un rassemblement quelconque, les boutiquiers parisiens, les marchands de comestibles exceptés, tinrent leurs volets hermétiquement clos pendant les deux journées du samedi et du dimanche; je crois fort aussi que ce samedi fut chômé par la grande majorité des ouvriers de la capitale, hormis pourtant les cochers de fiacre, les commissionnaires, les facteurs du chemin de fer, etc. Ceux-ci, au contraire, étaient littéralement sur les dents, car la nouvelle de la déclaration de guerre n'était pas vieille de vingt-quatre heures que déjà l'exode avait commencé. Nos compatriotes semblaient particulièrement anxieux de regagner l'autre côté du détroit. L'ennemi eût été signalé aux portes mêmes de Paris que leur mouvement de retraite n'en aurait guère pu être accéléré davantage. L'expression de « bouches inutiles » n'avait pas encore été officiellement employée, et j'ai dans l'idée que c'est un cocher de fiacre qui, dans un colloque avec un automédon son confrère, en fit usage le premier. Il attendait place Vendôme les voyageurs qu'il allait emmener à la gare et s'écriait, goguenard : « Voilà des bouches inutiles qui s'en vont, mon vieux. » Je n'avais jamais jusqu'alors entendu ces deux mots usités dans cette acception spéciale.

On me raconta ce jour-là, à propos de cochers de fiacre, une autre anecdote que je relate ici sans me porter garant de son authenticité.

Près de l'ambassade de Prusse se trouvait une station de voitures de place, et les jeunes attachés

igS UN ANGLAIS A PARIS.

étaient bien connus de la plupart des cochers, à titre de clients presque quotidiens. Or, le samedi matin, l'un d'eux héla un fiacre pour se faire conduire à la gare de l'Est : il allait rejoindre son régiment. En descendant de voiture, le jeune diplomate s'apprêtait à payer son cocher, lorsque celui-ci se refusa à recevoir le prix de la course : « Un homme ne paye pas son propre convoi, monsieur, lui dit-il, et vous pouvez être sûr que j'ai rempli pour vous l'office d'employé de pompes funèbres. Adieu, monsieur. » Un coup de fouet, et il était déjà loin. Vraie ou non, l'histoire, même inventée, prouve à quel point on comptait dans les classes inférieures sur l'anéantissement total des Allemands.

J'eus l'occasion d'aller le dimanche à la gare du Nord pour accompagner un ami qui prenait le train-poste.

L'immense pièce froide et nue qui sert de salle d'attente était bondée de partants, et parmi eux se trouvaient bon nombre de jeunes Allemands , robustes gaillards, de mine honnête, qui, à en juger par leur mise, devaient occuper de bonnes situations commerciales à Paris. Presque tous étaient entourés d'amis et de connaissances, et semblaient médiocrement ravis de la perspective qui s'ouvrait devant eux ; à peine se parlaient-ils les uns aux autres, dispersés dans la salle par groupes de trois ou quatre. Je remarquai qu'on avait plus que doublé le contingent habituel des sergents de ville, et j'aperçus en outre des officiers de paix, ce que nous appellerions en Angleterre des inspecteurs de police. Ceux-ci avaient évidemment reçu des instructions particulières, car auprès de chacun des groupes susnommés, ils postaient autant que possible un sergent de ville. Je me méprenais tout d'abord sur le but de cette étroite surveillance , croyant y voir une sorte d'espionnage; mais je reconnus mon erreur en voyant un officier de paix s'approcher d'un des groupes les plus nombreux : « Messieurs, dit-il très poliment, vous

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