CHAPITRE IX
n'ai pas besoin de vous démontrer combien l'armée avec laquelle nous allons nous mesurer diffère des armées russes et autrichiennes, même commandées par un Todleben. Il ne devrait plus être question de l'école de guerre africaine, mais il n'en est pas ainsi. C'est jusqu'à un certain point la faute de l'Empereur. Vous rappelez-vous ce que disait son oncle : « Il n'est pas un seul de mes généraux dont je ne connaisse à fond le jeu et l'action. Les uns se jettent dans la mêlée jusqu'à la taille, les autres jusqu'au cou, d'autres enfin, mais en nombre infiniment moindre, je vous assure, s'y plongent tête baissée... » Napoléon III est loin d'être aussi bien renseigné sur la valeur personnelle de ses généraux, sans parler des officiers subalternes. »
« Mais il devrait l'être pourtant, lui objectai-je, il en reçoit un grand nombre tous les dimanches matin. » Je faisais allusion au lever officiel tenu chaque semaine aux Tuileries, et auquel étaient admis non seulement les généraux, mais tous les officiers supérieurs des armées de terre et de mer.
« Vous avez raison, il devrait l'être, — reprit mon interlocuteur, — et s'il ne l'est pas, ce n'est pas manque de bonne volonté et d'efforts consciencieux de sa part. Vous n'avez jamais assisté naturellement à ces réceptions, puisque les civils, à l'exception de quelques ministres, en sont rigoureusement bannis. L'intention en soi était bonne, je le répète, mais l'exécution en a été des plus défectueuses. L'opposition violente que rencontra dès le principe cette innovation de la part des ministres et des hauts dignitaires de la maison de l'Empereur aurait dû ouvrir les yeux à Sa Majesté sur la nécessité de recevoir ces officiers seuls, sans même un chambellan de service. Dans l'état actuel, savez-vous ce qui arrive? Je vais vous le dire. Les officiers sont debout, alignés autour de la pièce, l'Empereur passe, s'arrête devant presque chacun d'eux, leur pose une question,
les engage à protester s'il en est besoin au sujet de quelque abus ou à proposer quelque réforme urgente. Mais le chambellan est derrière ses talons; le ministre de la guerre, le maréchal commandant de la garde impériale, le gouverneur militaire de Paris sont à quelques pas. Le malheureux officier interpellé se sent la langue liée ; il sait que chacune de ses paroles sera entendue, et, plutôt que de se faire taxer par ses supérieurs de fâcheux et d'importun, il se retranche dans un silence absolu; et ce sont les plus honnêtes qui en agissent ainsi. Appelez cela timidité, couardise si vous voulez, mais tout le monde vous dira que cette timidité existe dans toutes les administrations civiles ou militaires. L'Empereur, en conséquence, bien que connaissant de nom et de vue la plupart des officiers supérieurs, ne sait rien en somme de leurs capacités respectives. Je puis dire en toute assurance que, depuis les quinze ou seize dernières années, il n'y a pas eu, soit dans l'armée, soit dans la marine, douze promotions importantes justifiées par les états de service des nouveaux gradés. Des divisions, que dis-je! des corps d'armée ont été ainsi confiés à des hommes qui pourront à un moment donné se montrer très brillants et valeureux, mais qui ne sont pas plus capables de manœuvrer de grandes masses d'hommes qu'un simple sergent-major. Pour employer une métaphore plus frappante, on a choisi les meilleurs pontes à la table du baccara pour leur faire résoudre les problèmes les plus ardus du jeu d'échecs. Qu'en résultera-t-il en face d'un champion comme de Moltke? Dieu le sait ! Nous avons à la tête de notre cavalerie des hommes qui savent à peine se tenir à cheval; d'autres, chargés du commandement de divisions et même de corps d'armée, ferrés du reste sur toutes les questions d'artillerie, de pontons, de ponts, etc., ne sont pas plus à même qu'un petit enfant d'organiser régulièrement une retraite ou de combiner un plan d'at-