‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 102 sur 200 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

taque. Ils ont pour théorie que leur brio et leur courage, leur téméraire, chanceux et, reconnaissons-le, souvent heureux système d'Afrique suppléeront à leur ignorance de la tactique et de la stratégie. Ceci est naturellement une opinion implicite plutôt qu'ouvertement exprimée, car plusieurs de ces favoris se croient de bonne foi en ces matières les rivaux de Jomini, de Napoléon, et peutêtre aussi de Moltke. Comprenez-moi bien pourtant, il y a dans l'armée française bon nombre d'officiers qui se sont livrés à une étude approfondie de la science de la guerre et qui pourraient, à cet égard, supporter avantageusement la comparaison avec les meilleurs ofîiciers allemands et les plus instruits ; mais ils ont dû se résigner à rester à l 'arrière-plan, toute tentative de leur part pour lever l'étendard de la haute science militaire ayant été depuis des années systématiquement repoussée par l'entourage du souverain. D'autre part, les hommes tenus ainsi à distance n'ont pas supporté silencieusement cet ostracisme. Ils ne se sont pas plaints hautement, mais ils ont fait pire peut-être au point de vue de la discipline de l'armée en adoptant une attitude mi-hostile, mi-critique vis-à-vis de leurs chefs. Les mess d'officiers tels qu'ils existent en Angleterre sont à peu près inconnus surle continent et surtout en France. L'officier célibataire prend quotidiennement ses repas à l'hôtel ; il se laisse aller parfois à parler du service à table d'hôte devant les civils. Ses critiques font leur chemin, pénètrent à la caserne, tant et si bien que le troupier est devenu sceptique au sujet de la capacité des généraux et des maréchaux, et chacun sait que le soldat qui commence à mettre en doute l'aptitude de ses chefs, est comme le prêtre qui s'interroge sur les preuves de l'infaillibilité du Pape, il devient un danger pour l'institution à laquelle il appartient. »

Mon interlocuteur ne m'apprenait en réalité rien de nouveau, mais peut-être ne se doutait-il pas que je

fusse d'ores et déjà si bien informé. Je tenais tous ces détails, avec bien d'autres, d'un allié de la famille dans laquelle j'étais entré par mon mariage, et les critiques de celui-ci, corroborant celles de son collègue qu'on vient d'entendre, tiraient une importance plus décisive encore de cette circonstance particulière qu'il était aux Tuileries un hôte assidu et toujours bien accueilli. Il était officier supérieur, mais il convenait avec une franchise confinant au cynisme que n'eussent été la sonorité de sa voix et son habileté à conduire le cotillon, il n'eût sans doute jamais dépassé, sinon à l'ancienneté, le grade de capitaine, « car, ajoutait-il, il y a certainement mille capitaines qui en savent beaucoup plus que moi, deux mille qui en savent autant, et bien peu qui en sachent moins ; aucun d'eux n'a été promu et n'a chance de l'être jamais, à moins que les uns ou les autres n'enlèvent leur grade à la pointe de l'épée ». Suivant lui, aux époques des promotions générales, on ne regardait même pas les états de service. « Une réponse adroite aux questions de l'Empereur, une jolie figure, des manières agréables, c'en est assez pour établir une réputation au château. Les ministres de la guerre se gardent bien de rectifier ces jugements impulsifs de l'Empereur et l'Impératrice, car ils pensent, non sans raison, qu'une enquête approfondie sur les mérites des candidats pourrait tourner au désavantage de leurs protégés personnels et de ceux de leurs collègues. Ce système de nomination « au petit bonheur » — car c'est devenu un système — fondé sur le plus éhonté des népotismes, est toléré par ceux-là mêmes qui auraient dû dès l'origine le combattre de tout leur pouvoir, sous ce spécieux prétexte que le courage du Français supplée à tout, prétexte d'une impertinence rare et d'une singulière outrecuidance, puisqu'il implique un défaut de courage équivalent chez les officiers des autres nations. Mais autre chose encore. Tous ces favoris

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