‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 103 sur 200 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

sont jaloux les uns des autres, et, prenez note de ceci, cette jalousie sera féconde en résultats désastreux, car il deviendra aussi difficile pour l'Empereur de céder à leurs extravagantes exigences que de s'y refuser. Le temps est passé des réformes radicales. « On ne peut pas troquer ses chevaux en traversant un torrent », a dit Abraham Lincoln, et le torrent que nous traversons est vertigineux. L'Empereur a en outre l'horreur des figures nouvelles, et, pour extirper le mal radicalement, c'est sa maison militaire au complet qu'il lui faudrait balayer. »

Telle était, sur les chances delà campagne, l'opinion de deux officiers supérieurs. Quant aux notes qui vont suivre, je dois les faire précéder d'une remarque toute personnelle. Pour des raisons privées, que je ne peux ni ne dois mentionner, j'ai résolu de ne pas signer ces Souvenirs, qu'ils soient publiés avant ou après ma mort. Je sais qu'en agissant ainsi, j'en diminue de beaucoup la valeur; car, bien que je n'aie, à aucune époque, joué en France un rôle social ou politique, j'y ai cependant acquis une notoriété suffisante pour que mon nom seul m'assure la confiance du lecteur. Tout en gardant l'anonyme, je prie ceux qui me liront de tabler sur ce fait que j'étais probablement le seul étranger que les Français ne regardassent pas alors d'un commun accord comme un ennemi déguisé.

Tandis que mon parent me donnait les renseignements rapportés plus haut, je savais déjà qu'il existait au ministère de la guerre un projet de mobilisation et un plan de campagne, élaborés avant sa mort par le maréchal Niel (i), prédécesseur immédiat du maréchal Lebœuf. Je savais, de plus, que ce plan comportait la

(i) Mort le 14 août 1S69. Il avait été appelé, le 19 janvier 1S67, au ministère de la guerre, en remplacement du maréchal Randon.

L' Editeur .

2o6 UN ANGLAIS A PARIS.

formation de trois armées, sous les commandements respectifs des maréchaux Mac Mahon, Bazaine et Canrobert, et que l'organisation de ces trois armées avait servi de base aux négociations d'une alliance francoauirichienne qui avait été lancée à Vienne par le général Lebrun, deux mois avant la déclaration de guerre.

Jusqu'au 22 ou au 23 juillet, les préparatifs se poursuivirent en concordance avec le projet primitif; les états-majors respectifs antérieurement désignés, les divers régiments et brigades répartis de longue date se hâtaient déjà de prendre leurs positions, quand tout à coup ce plan originel était brusquement modifié et les trois armées fondues en une seule qui, sous le commandement unique et exclusif de l'Empereur, prenait le nom de 1' « Armée du Rhin ».

D'oii ce revirement soudain? Les historiens, dans leur dédain habituel des petites causes, ont essayé de l'expliquer de différentes manières. Selon les uns, le changement avait pour but d'offrir à l'Empereur l'occasion de se distinguer personnellement; 1' « Armée du Rhin » devait faire revivre les gloires de la « Grande Armée » ; ce serait une seconde édition de l'épopée napoléonienne. Sitôt la première éclatante victoire remportée, l'Empereur rentrerait en triomphe dans sa capitale; on reviendrait alors, si la chose était faisable, au plan du maréchal Niel, — c'est-à-dire que les troupes françaises ayant pris pied sur le territoire ennemi seraient de nouveau partagées sous le commandement d'autant de Ney, de Soult et de Kléber.

Suivant d'autres, l'Empereur, aveuglé jusqu'alors sur la quantité, sinon sur la qualité, des troupes dont il pouvait disposer, avait ouvert subitement les yeux sur l'état réel des affaires. Les six cent cinquante mille hommes soi-disant prêts à entrer en campagne n'existaient guère que sur le papier : l'effectif réel ne s'éle-

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