CHAPITRE IX
sait aux députés et datait de mai 1870; après leur avoir exposé la force présumée des armées de la Confédération germanique du Nord, cette circulaire se terminait en ces termes : « Si nous venons à comparer à la nôtre la condition militaire de l'Allemagne du Nord, nous serons à même de juger combien ceux qui voudraient réduire encore nos forces nationales sont mal éclairés sur nos véritables intérêts. »
C'est toujours resté pour moi, et pour tous ceux qui connaissaient l'existence de ce document, un mystère qu'il 11'ait pas été publié en temps opportun, quoique, à vrai dire, considéré à la lumière des événements ([ui ont suivi, on ne voie pas trop quel bien eût pu résulter de sa divulgation. Ces événements mêmes, qui devaient suivre, les prévoyait-on aux Tuileries en mai 1870? je ne le crois pas. La majorité de l'entourage de l'Empereur sentait bien que la guerre avec l'Allemagne n'éiait qu'une question de temps, mais bien peu la considéraient comme imminente. Que la suppression de cette circulaire ait été le résultat d'une négligence fortuite ou préméditée, c'est une pensée qui ne supporte pas un instant de réflexion ; car Napoléon, bien que souffrant et abattu, était trop soucieux des prérogatives souveraines, pour ne pas, le cas échéant, témoigner d'un tel mépris de ses volontés, qu'il fût intentionnel ou non, un extrême mécontentement. Il est également impossible d'admettre qu'on ait pu berner l'Empereur et lui faire accroire que ladite circulaire avait été distribuée, tandis qu'elle moisissait dans les entrepôts de l'imprimerie. 11 est à présumer plutôt que ses soi-disant conseillers l'amenèrent à renoncer à la publication de ce document, dans la crainte de dessiller les yeux de la France sur l'infériorité de son armement. Un seul homme avait osé, trois ans auparavant, faire toucher du doigt, pour ainsi dire, cette infériorité manifeste. C'était le général Trochu ; or, son livre, Y Armée f van-
çaise, lui avait fermé les portes des Tuileries. Les crânes et pimpants colonels qui s'empressaient autour de l'Impératrice, ne se firent pas scrupule de ridiculiser le livre et de calomnier son auteur; mais l'Empereur, tout en sachant Trochu systématiquement opposé à la dynastie, reconnaissait ses grandes qualités militaires. L'échec subséquent de Trochu n'invalide pas ce jugement. (( Je sais ce que Trochu voudrait et pourrait faire s'il avait sa liberté d'action ; mais je n'ai pas besoin de m'en inquiéter, car il sera empêtré », disait de Moltke au début du siège.
D'autre part, le colonel Stoffel, l'attaché militaire français à Berlin, fut sévèrement admonesté par le maréchal Niel et par Lebœuf, pour avoir maintes fois tenté de faire connaître à l'Empereur l'état magnifique de l'armée prussienne et de ses auxiliaires et la puissance de leur effectif. Un manque de diplomatie et d'étiquette militaire fut le motif ostensible et avoué de la disgrâce de Stoffel, mais, en réalité, celui-ci n'était •coupable que d'avoir exposé le ministre de la guerre et ses coadjuteurs « dansants » à être troublés dans leurs plaisirs par les doutes éveillés dans l'esprit du souverain sur leur capacité — ou leur nullité — intellectuelle.
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand... Où le père a passé, passera bien l'enfant!
C'était là le Credo de l'état-major, et ils continuaient à danser, à flirter et à intriguer pour des places qui, une fois dans leurs mains, devenaient de grosses sinécures. Ils avaient ri avec dédain du dicton du premier Napoléon, à savoir qu' « il n'y a pas de mauvais régiments, mais seulement de mauvais colonels ». De mauvais colonels, il n'en existait pas à leur avis, à moins que ce ne fût peut-être ceux dont on n'entendait pas •constamment résonneries éperons sur les tapis du bou-