‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 108 sur 200 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La guerre. — Divulgation du projet de traité. — L'Impératrice convoite la régence. — Coup d'œil rétrospectif. — La guerre de Crimée. — Les notes de couturière payées par Bismarck. — Les républicains et la guerre. — Premier engagement. — La Marseillaise. — Le Café de la Paix. — Opinion du général Beaufort d'Hautpoul sur de Moltke. — Les journalistes au début de la campagne ; leur outrecuidance. — Dépêches officielles. — Le glorieux Bazaine., — Wœrth et Spickeren. — Fautes politiques de l'Impératrice.

Bien avant que l'Empereur eût gagné le théâtre de la guerre, il devint évident pour les esprits clairvoyants qu'il s'opérait une réaction parmi les membres des classes élevées. On n'y parlait plus avec une superbe confiance du droit incontestable de la France à châtier l'arrogance du roi de Prusse. Les plus optimistes, à la suite de la divulgation du fameux « projet de traité », s'étaient vus forcés de reconnaître çzie Bismarck avait roulé V Empereur (i) ; et malgré leurs assurances réitérées qu'ils se passeraient bien de l'appui moral de l'Europe, ils prenaient malaisément leur parti de l'animosité provoquée par la publication de ce malheureux document. Honnêtement parlant, je ne crois pas qu'ils déplorassent outre mesure la duplicité dont Louis- Napoléon avait fait preuve en essayant de jouer le

(i) En français dans le texte.

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tour aux cosignataires du traité orarantissant la neutralité de la Belgique ; ils se sentaient plutôt blessés dans leur amour-propre de ce que le souverain se fût, qu'on me pardonne la vulgarité de l'expression, laissé pincer en pure perte. On prononçait modestement le mot d'imbécile, et lorsqu'il fut bien avéré que la Régence venait d'être conférée à l'Impératrice, les manifestations de mépris et de désapprobation s'en accentuèrent encore; car, en dépit des affirmations contraires, les Parisiens n'aimaient pas l'Impératrice. J'ai raconté, dans un chapitre précédent, que ceux qui lui étaient franchement hostiles ne se gênaient pas pour l'appeler « l'Espagnole », en attachant à cette expression le sens le plus dénigrant; ceux dont l'aversion n'allait pas aussi loin se bornaient à ne voir en elle qu'une femme à la mode, incapable à tous égards de prendre en main les rênes du gouvernement, vu surtout la gravité exceptionnelle des circonstances. Quant à l'Impératrice, elle désirait passionnément exercer les fonctions de régente, ses flatteurs et ses courtisans l'ayant imbue de cette idée qu'il lui était réservé de faire revivre à la fois la sage Elisabeth et Catherine la Grande; l'élément clérical de son entourage fut loin d'être en cela à l'abri de tout reproche.

Pendant la guerre de Crimée, lord Clarendon avait dû déjà, quoique de façon moins ouverte, combattre ce projet de régence, car Napoléon III avait à plusieurs reprises exprimé l'intention de prendre le commandement de ses troupes. Ses ministres, et particulièrement MM. Troplong et Baroche, l'avaient supplié de n'en rien faire. La reineVictoria elle-même, devant qui cette idée avait été soulevée pendant son séjour à Paris, l'en avait détourné de tout son pouvoir. L'Impératrice, au contraire, l'y encourageait fortement. « Je ne vois pas, disait-elle à la Reine, qu'il soit plus exposé là qu'ailleurs. » Ce qui la fiattait dans ce plan belliqueux,

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c'était la perspective de la Régence, et non la gloire qui en pouvait revenir à son époux; car elle n'éprouvait en réalité alors, comme plus tard en 1859, aucune sympathie pour le but de la guerre. La Russie schismatique, combattant soi-disant pour conserver la garde du Saint-Sépulcre, ne l'intéressait guère, et la défaite de l'Autriche entraînant, lui avaient dit les prêtres, la ruine du pouvoir temporel du Pape, la réjouissait médiocrement. En fait de science politique, l'impératrice Eugénie se borna toujours à répéter, en perruche bien apprise, les racontars de son cercle intime.

Toutefois, en 1859, son désir fut enfin satisfait, et elle put, avant l'ouverture de la campagne, déclarer officiellement au Corps législatif qu' « elle avait une foi entière en la modération de l'Empereur lorsque l'heure de la paix aurait sonné ». A chaque nouvel engagement livré sur le champ de bataille, ses dames d'honneur et ses familiers papillonnant à l'entour en escomptaient à l'envi les résultats politiques. L'Empereur, suivant eux, se montrerait fort coulant en traitant avec l'Autriche, puissance catholique et conservatrice qu'on ne pouvait humilier jusqu'au bout, tandis que l'Italie n'était après tout qu'un foyer jamais éteint de conspiration, un pouvoir anticatholique, révolutionnaire et le reste.

Et je sais de façon positive que l'Empereur se vit forcé, après Solférino, de suspendre ses opérations parce que le ministre de la guerre avait « par ordre de la Régente » arrêté les envois de troupes et de munitions, tandis que, de son côté, le ministre des affaires étrangères mettait tout en œuvre pour alarmer le souverain.

L'Impératrice n'en arriva pas moins à arracher de

nouveau la Régence à Napoléon III en 1865, lorsqu'il

alla en Algérie chercher quelque soulagement à ses

cruelles souffrances physiques. Je dis bien, arracher,

2iS UN ANGLAIS A PARIS.

car cette mesure était parfaitement inutile, puisque l'Empereur ne quittait pas le territoire français. Malgré l'habitude invétérée que nous avons de rire des maris « menés par leurs femmes », aucun écrivain n'a encore été assez hardi pour étudier ce sujet au point de vue purement historique. Les matériaux pourtant ne lui manqueraient pas non seulement en France, mais encore en Angleterre, en Allemagne et surtout en Russie. L'auteur pourrait même laisser de côté Catherine de Médicis. Pourquoi remonter aussi loin? Il commencerait avec Marie de Médicis et sa fille Henriette-Marie ; il montrerait comment cette tyrannie féminine tourne quelquefois assez bizarrement au bien général, comme par exemple lorsque Sophie-Dorothée tourmente son époux pour faire porter à son premier-né une robe de baptême et une couronne si lourdes que l'enfant en meurt et fait place ainsi à Frédéric le Grand. Mais il lui faudrait reconnaître aussi que le monde se fût bien passé de la servante éhontée qui domina Pierre le Grand, comme de la veuve de Scarron qui mena Louis XIV, de Marie-Antoinette et de tant d'autres. La régence de 1865, sans avoir été désastreuse en elle-même, fut lourde de conséquences funestes pour l'avenir en donnant à l'Impératrice l'importance politique qu'elle avait si longtemps convoitée ; elle prit dès lors l'habitude d'assister au conseil des ministres, ceuxci à leur tour se croyaient tenus de l'informer personnellement d'événements qui auraient dû rester strictement entre eux et le chef de l'État. Les choses allèrent ainsi jusqu'à l'arrivée au pouvoir de M. Emile OUivier, le 2 janvier 1870; le nouveau ministre changea d'attitude, mais les ambassadeurs d'Autriche et d'Italie n'en continuèrent pas moins à flatter la vanité de l'Impératrice en recourant sans cesse à elle; le rôle qu'ils jouèrent au 4 septembre démontra clairement combien ces prétendues indiscrétions diplomatiques de leur part

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