CHAPITRE X
étaient calculées et servaient les intérêts de leurs gouvernements respectifs.
Quant à Bismarck, quelqu'un très au fait des dessous de la politique de Berlin me dit un jour : « Toute sa politique a consisté à payer à Paris des notes de modistes et de couturières pour des femmes dont l'élégance et le charme personnels le laissaient du reste profondément indifférent. »
Pour lord Lyons, je dois le dire, il se refusa avec autant de courtoisie que de fermeté à être « diplomatiquement » circonvenu par l'Impératrice. Tout en lui rendant les hommages qu'il lui devait en sa qualité de femme et de souveraine, tacitement, il s'abstenait de la considérer comme engagée dans la partie politique, et bien qu'il se montrât toujours fort réservé dans ses discours, à peine pouvait-il réprimer l'expression de son mépris pour ceux qui agissaient différemment. Je ne sais si lord Lyons laissera après lui des Mémoires ; s'il le fait, nous saurons non seulement la vérité, et rien que la vérité, mais encore toute la vérité sur la responsabilité qui incombe à l'Impératrice dans la déclaration de guerre ; et nous verrons que cette fatale décision ne fut pas prise par le couple impérial dans la nuit du 14 au 15, mais dans celle du 5 au 6 juillet 1870. En attendant, et sans avoir la présomption d'anticiper sur les révélations de notre ambassadeur, je transcris ici mes souvenirs personnels à ce sujet.
Je flânais le mardi 5 juillet vers deux heures et demie de l'après-midi dans le faubourg Saint-Honoré, lorsque je fus arrêté, juste en face de l'ambassade, par la voiture de lord Lyons qui tournait pour rentrer dans la cour de l'hôtel. Lord Lyons l'occupait, et comme nous étions dans les termes les meilleurs et les plus amicaux , il me fit signe de venir le retrouver. J 'arrivai au bas du perron conduisant au vestibule, presque en même temps que sa voiture, et nous entrâmes ensemble. Je
ne restai pas, me semble-t-il, plus de dix minutes avec lui, mais je le quittai sous cette impression qu'en dépit de l'attitude belliqueuse adoptée par le duc de Gramont et M. Emile Ollivier vis-à-vis de la candidature Hohenzollern, il n'y avait que peu ou pas de chance de guerre, l'Empereur étant un partisan déclaré de la paix. Je me le rappelle avec d'autant plus de netteté que lord Lyons me dit qu'il sortait. d'une entrevue avec le ministre des affaires étrangères. Sans pouvoir citer textuellement ses paroles, je suis sûr du moins du sens d'une de ses observations qui me frappa ; le duc de Gramont était à son gré la dernière personne à choisir pour la conduite des négociations. « 11 y a entre lui et Bismarck trop de rancune personnelle, m'expliqua-t-il; cette rancune date du séjour du duc à Vienne ; il ne peut pardonner à Bismarck d'avoir tourné en dérision ses prétentions d'habileté diplomatique. » Et encore : « Je comprends sans l'approuver l'irritation personnelle de Gramont, mais celle d'Ollivier me dépasse, et il semble aussi enragé que l'autre. Néanmoins, encore une fois, tout cela va se dissiper. Guillaume est trop sage pour déclarer la guerre sous un prétexte puéril, et l'Empereur, trop malade pour ne pas vouloir la paix. Ah! si l'Impératrice pouvait le laisser tranquille! Je vais ce soir chez Ollivier, j'en saurai plus long demain matin. »
Ne ressort-il pas de là que les historiens ont été par la suite mal renseignés, l'attitude qu'ils attribuent à cette époque à M. Emile Ollivier étant diamétralement opposée à celle rapportée plus haut et qui avait si fort étonné lord Lyons? J'ai peu connu M. Ollivier, mais il ne m'a jamais paru homme à se livrer à des fanfaronnades pour le seul bénéfice de la galerie, galerie composée pour lors de toute la clientèle de l'opposition que l'Empereur redoutait plus que tout. D'après ce •que j'ai entendu dire depuis, Louis-Napoléon semblait dévoré d'inquiétude, mais, suivant un intime des