‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 110 sur 200 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Tuileries, ce n'étaient pas les résultats de la guerre qu'il supputait avec angoisse, car il espérait pouvoir l'éviter, mais bien les conséquences de la paix. A parler sans ambages, disons que la minorité républicaine des Chambres, grossie depuis peu de nouveaux contingents et soutenue par ses adhérents moins scrupuleux encore du dehors, travaillait de vive force à pousser l'Empereur non à la guerre, mais à la paix, et dans le seul but de dénoncer ensuite hautement cette paix comme humiliante et honteuse pour la France.

Malheureusement pour leur pays, ils rencontrèrent une alliée inattendue dans l'Impératrice. Elle pensait trouver dans la guerre avec la Prusse un moyen d'assurer à son fils la couronne impériale qu'elle voyait chanceler sur la tête de son époux; eux, — qu'on nous passe cette comparaison familière — , jouaient un jeu comme celui de « Pile ou face » ainsi entendu : « Face, je gagne; pile, tu perds. » La paix maintenue à l'aide de négociations diplomatiques leur fournissait une excellente occasion de dauber le régime impérial, trop faible, diraient-ils, pour sauvegarder l'honneur national ; et la guerre était un beau prétexte à rééditer leurs insanités sur l'iniquité des armées permanentes, le sacrifice des vies humaines, etc. Je vais plus loin et j'affirme sans hésiter que si un parti connaissait à fond le degré de corruption auquel était tombée l'armée, c'était le parti républicain. Le plébiscite du 8 mai, avec ses milliers de votes contre l'Empire, — votes en grand nombre émanés d'officiers, — leur avait permis non seulement de se compter, mais encore de grouper des renseignements insaisissables pour leurs adversaires au pouvoir. Ceci équivaut à les accuser d'avoir, de façon délibérée, et pour des raisons politiques, contribué à la ruine momentanée de leur patrie : et telle est bien mon intention. Je ne parle pas sans fondement sérieux.

Le jour même de ma rencontre avec lord Lyons, il

s'était tenu à Saint-Cloud deux conseils des ministres présidés l'un et l'autre par l'Empereur. Entre la première et la seconde séance, les sentiments pacifiques du chef de l'État ne subirent aucun changement. Napoléon prévoyait et désirait si peu la guerre que, ce même jour, dans la soirée, pendant la tenue du deuxième conseil, il m'envoya un de ses aides de camp pour se faire indiquer l'adresse exacte de M. Prescott-Hevvett, le célèbre chirurgien anglais. Je n'étais pas chez moi, mais à mon retour, une heure plus tard, j'envoyai télégraphiquement cette adresse à Saint-Cloud. J'ai su depuis qu'une dépêche avait été expédiée à Londres le même soir, s'enquérant de l'époque à laquelle M. Hewett pourrait venir à Paris pour une consultation. Rendez-vous fut pris, mais finalement M. Hewett ne vint qu'en août et se rendit sur le théâtre de la guerre, à Châlons, je crois, pourvoir son illustre patient.

Le conseil des ministres se réunit pour la troisième fois à Saint-Cloud, le 6 juillet, à dix heures du matin, afin de rédiger la réponse à l'interpellation de M. Cochery sur la candidature Hohenzollern ; interpellation inspirée, disait-on, par M. Thiers ; mais je veux borner mon récit à ce que je sais de très positif à l'égard de l'Empereur. Un peu après deux heures de l'après-midi, je me trouvais au Café de la Paix, lorsque mon vieil ami Joseph Ferrari (i) vint à moi. Il était très lié avec Adolphe et Elysée Ollivier, les frères du ministre. Le sachant partisan sincère de la paix, je n'eus pas besoin, en voyant son air abattu, de lui demander la nature des nouvelles qu'il m'apportait. Du premier coup d'ceil, je vis que les choses tournaient mal; au reste, il ne me laissa pas le temps de lui poser une question.

(i) Joseph Ferrari était Italien de naissance, mais il passait la plus grande partie de son temps en France ; il mourut h Rome en 1876. Il est connu par son ouvrage : Les Philosophes salaries.

L'Editeur.

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