CHAPITRE X
— C'en est fait! s'écria-t-il en m'abordant, à moins d'un miracle, nous aurons la guerre avant quinze jours. Et continuant : Attendez une heure seulement, et vous verrez le résultat de la réponse de Gramont à l'interpellation de Cochery. Aucune nation européenne, et la Prusse moins qu'aucune autre, ne saurait la tolérer.
— Mais, observai-je, hier, à cette heure-ci, on m'assurait, et en parfaite connaissance de cause, que l'Empereur était absolument résolu à ne pas dépasser les bornes d'une observation pacifique.
— Et on avait raison, me répondit Ferrari, à dix heures du soir, à la clôture du conseil, tel était encore son sentiment. Mais immédiatement après, il a eu avec l'Impératrice un entretien qui, je le sais de bonne source, ne s'est pas terminé avant une heure du matin. La réponse dont vous allez bientôt lire le texte, et qui n'est rien moins qu'un défi à la Prusse, cette réponse est le résultat de cet entretien. Écoutez-moi bien : l'Impératrice n'aura pas de repos qu'elle n'ait entraîné la France dans une guerre avec la seule grande puissance protestante du continent. Cette puissance vaincue, elle tentera de détruire l'unité naissante de l'Italie. Elle ne se doute pas que Victor-Emmanuel n'attendra pas si longtemps pour intervenir, et qu'il se tient prêt, au premier succès des Français sur le Rhin, à passer les Alpes sur un signe de la Prusse ; à moins que les Prussiens n'ayant le dessus, dès le début de la campagne, il ne se mette résolument à la tête de ses troupes en marche sur Rome. Oui, je le répète, l'Impératrice entraînera la ruine de la France.
L'accusation, pour cruelle qu'elle soit, était-elle injuste? Je ne le crois pas. L'exclamation plaisante et paradoxale que l'Impératrice aimait à lancer dans les commencements de son mariage, sans la comprendre, au reste, et sans cherchera en approfondir la portée : « Pour moi, je suis légitimiste! » cette exclamation, tout
en cessant d'être sur ses lèvres, s'était comme greffée dans son esprit. Impatiente comme elle l'était de toute contradiction, volontaire et tyrannique par éducation et par nature, son soudain et merveilleux accès à une des plus hautes situations d'Europe ne pouvait manquer d'accentuer encore ces défauts de caractère. Superstitieuse, de plus, comme la plupart des Espagnoles, elle s'était persuadé que la bohémienne qui lui avait prédit sa future grandeur n'était autre qu'une messagère divine; de là à croire qu'elle occupait le trône en vertu d'un droit divin, comme celui dont se réclamaient les Bourbons, il n'y avait qu'un pas vite franchi. Un gouvernement personnel et irresponsable était pour elle le corollaire indiqué de ce droit divin. C'est ainsi qu'elle entendait le légitimisme. Sans être douée de facultés intellectuelles bien hautes, elle avait senti pourtant au début que le second Empire n'était un édifice bien stable ni par ses fondations, ni par sa superstructure, et jusqu'à ce que l'Angleterre l'eût pour ainsi dire étayé par son alliance et par la visite officielle de la Reine, elle sut garder une louable réserve. Mais elle aspira dès lors à devenir quelque chose de plus que l'arbitre de la mode. Ses premières tentatives pour s'emparer du pouvoir avaient échoué, je l'ai dit déjà, puisqu'elle n'avait pu décider l'Empereur à aller en Crimée. Elle réussit mieux en 1859; et en 1865, son succès ne fit que s'accroître. Dès sa première régence, elle avait jeté les fondements de ce qui s'appela plus tard le parti de l'Impératrice; pendant la seconde, l'édifice terminé et débarrassé de ses échafaudages , elle s'occupa à en régler l'aménagement intérieur. Ni elle, ni personne dans son entourage n'avait , d'ailleurs , la plus vague idée du changement politique qui se préparait en France, tendant à rendre à la nation ses droits constitutionnels. Son parti ressemblait au lièvre de la fable qui regardait par le mauvais côté de la lorgnette et s'adon-