CHAPITRE X
nait à une sécurité trompeuse au sujet de la distance qui le séparait du chasseur. Leur chasseur à eux, personnifié par le ministère libéral du 2 janvier 1870, leur tomba dessus avant qu'ils se fussent méfiés de son approche.
M. Emile Ollivier, soit dit à sa louange, se refusa à suivre les errements de ses prédécesseurs. Non seulement il s'abstint de discuter des affaires de l'Etat avec l'Impératrice, mais il évita même de lui en parler. En dehors du menu fretin du parti, il se fit ainsi deux ennemis puissants : d'abord l'Impératrice elle-même, puis Rouher, qui démêla dans cette nouvelle attitude une critique implicite de sa propre conduite. Rouher, je me plais à le répéter, était l'honnêteté même, mais il aimait le pouvoir personnel. L'Empire, pour lui, c'était l'Empereur, l'Impératrice et l'héritier présomptif, tout comme pour Bismarck, l'Allemagne, c'était la dynastie des HohenzoUern. On l'entendit un des premiers proclamer partout et bien haut que le plébiscite du 8 mai était une manifestation en faveur, non de l'Empire libéral, mais de la personne même de l'Empereur, et Napoléon se refusant à voir la chose sous ce jour-là, Rouher n'hésita pas à l'abandonner pour aller grossir les rangs de la coterie de l'Impératrice. Ce n'est un secret pour personne que l'intention bien arrêtée de cette dernière, à la première victoire signalée des armes françaises, était d'inaugurer son autorité de régente en balayant le cabinet du 2 janvier. Le décret du 22 juillet lui conférant la régence « pendant l'absence de l'Empereur commandant ses armées » ne l'avait investie que de pouvoirs très limités.
Cependant le moment était venu du départ de l'Empereur, et la fermentation morale continuait dans Pans, mais ce n'était plus déjà, pour un observateur attentif, l'enthousiasme sans mélange des premiers jours. La foule encombrait toujours les rues; les cris : « A Ber-
lin! » moins nourris peut-être, s'élevaient de temps à autre aussi bruyants; les troupes, partant pour la frontière avec force harangues et acclamations, recevaient des preuves plus substantielles de la sympathie populaire ; l'homme assez malavisé pour prononcer le mot de « paix » eût couru grand risque d'être écharpé sur place, comme il avait failli arriver, un soir, boulevard Montmartre, devant le Café de Madrid : et pourtant, ce n'était plus le même enthousiasme.
— Ce prologue à la comédie attendue de la « Mégère allemande apprivoisée » se prolonge vraiment trop! — disait un FVançais de mes amis, grand lecteur de Shakespeare; et il était loin d'avoir tort, car de tous côtés abondaient les Christopher Sly. Dans les bivouacs des troupes appelées, on semblait plutôt se préparer à une parade d'opéra-comique ou à un drame équestre du Cirque qu'aux dures nécessités de la guerre, avec cette différence, toutefois, qu'il y avait du vin dans les verres et que les viandes n'étaient pas en carton.
— Ces soldats sont comme des canons mal conditionnés, observa quelqu'un; ils sont chargés jusqu'à la gueule et ne partent pas.
Bref, la portion la plus sensée de la population parisienne commençait à trouver désirable qu'on entonnât un peu moins d'hymnes patriotiques et qu'on se rapprochât un peu plus des Allemands. Le compte Tendu de quelques escarmouches préliminaires avait été sans doute favorable aux Français , mais en même temps le fait indéniable qu'elles avaient eu lieu en pays français, et non sur le territoire allemand, ne s'accordait guère avec le cri tant répété : « A Berlin ! » Pour suivre le programme dont ce cri formulait le premier numéro, l'armée française aurait dû se trouver déjà à moitié chemin de la capitale de la Prusse. C'est ce que murmuraient les grens sensés et intelligents.