‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 113 sur 200 · CHAPITRE X. M · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. M

Néanmoins, on continuait de crier : « A Berlin ! » et la Marseillaise résonnait d'une aube à l'autre, tournant à l'obsession. Çà et là, au coin des rues, apercevait-on un groupe plus compact? Neuf fois sur dix, une femme en formait le centre avec un bébé dans les bras ; à peine le petit pouvait-il parler, et cependant, de sa voix grêle, il s'efforçait de répéter, avec plus ou moins de justesse, l'air de la Marseillaise ; tout autour, lafoule attendrie faisait silence, désireuse de favoriser les efforts de l'enfant, et des applaudissements frénétiques accueillaient la fin du solo, suivis bientôt d'une pluie de monnaie de cuivre dans les mains de la mère réelle ou supposée du précoce patriote. Le 1 8 juillet, jour où la déclaration de guerre fut officiellement notifiée aux Parisiens, la Comédie-Française donnait le Lion amoureux de Ponsard; à la fin du deuxième acte, le public réclama à grands cris la Marseillaise. Il ne se trouva pas un seul membre de la Compagnie capable de faire droit à cette requête, et le régisseur de semaine dut s'avancer au bord de la rampe et demander un délai de deux jours pour mettre les fameuses stances à l'étude. Comme bien on pense, après le précédent établi par Rachel, qui l'avait entonné en 1848, l'honneur de chanter l'hymne révolutionnaire incombait à une femme. D'après ce que j'appris quelques jours plus tard, le nombre des compétitrices à ce rôle de choix fut assez restreint, en dépit du consentement tacite du gouvernement. Les dames sociétaires ou pensionnaires qui avaient été, pour la plupart, aussi bien que leurs camarades du sexe fort, admirablement accueillies par l'Empereur, lors des représentations de Saint-Cloud, de Compiègne et de Fontainebleau, devinant instinctivement le chagrin que cette concession avait dû causer au chef de l'Etat, s'accordèrent pour décliner, sous quelque prétexte, l'honneur qu'on leur offrait. Mlle Agar accepta, et eut à chanter quarantequatre fois la Marseillaise du 20 juillet au 17 septem-

bre, jour de l'investissement complet de la capitale par les armées allemandes.

Il ne faudrait pas supposer, toutefois, que le gouvernement eût attendu que la guerre fût officiellement déclarée pour permettre qu'on exécutât la Marseillaise sur les promenades publiques. Je me rappelle avoir traversé le jardin des Tuileries dans l'après-midi du dimanche 17 juillet; une musique militaire y faisait entendre différents morceaux, comme la coutume en avait prévalu depuis des années, pendant les mois d'été, à Paris et dans les principales villes de garnison de province. Tout d'un coup, ils attaquèrent la Marseillaise. Je me retournai surpris vers mon compagnon, qui appartenait à la maison de l'Empereur. Il comprit cette interrogation muette.

— C'est par ordre exprès de l'Empereur, me dit-il. C'est le chant de guerre national, en somme, bien plus qu'un hymne révolutionnaire.

— Mais, objectai-je, la guerre n'est pas encore déclarée.

— Elle le sera demain, me répondit-il.

Cependant le public, composé en partie, pour l'heure,

de membres de la classe élevée, semblait peu disposé à considérer la Marseillaise comme le chant de guerre national, et les applaudissements qui accueillirent la strophe finale manquaient décidément de chaleur.

J'ai déjà raconté la scène dont j'avais été témoin dans la matinée du même dimanche, à l'occasion du départ des Allemands, et rappelé la manifestation qui avait eu lieu devant l'ambassade de Prusse le vendredi précédent au soir. Je ne puis assigner de dates aussi exactes aux preuves isolées de mauvais goût données par les Parisiens en diverses circonstances, mais il en est une dont je me souviens admirablement, et ce ne fut pas un étranger, mais bien un Français qui me la souligna, en étant lui-même, en son bon sens, profondément froissé.

Page 1