CHAPITRE X
C'était après la déclaration de guerre, avant la fin de juillet; nous passions la soirée, assis, devant le Café de la Paix que j'avais pris depuis peu l'habitude de fréquenter, y retrouvant bon nombre de notabilités du parti impérialiste. Sur les boulevards le tapage devenait infernal : les journaux du soir publiaient un récit très détaillé de l'insignifiante escarmouche qui coûta la vie au lieutenant Winslow et dans laquelle les Français avaient fait quelques prisonniers. « On devrait, écrivait un rédacteur connu faisant allusion à ces prisonniers, on devrait les amener à Paris et les exposer publiquement comme exemple. » — « Et le pire, ajouta l'ami qui me lisait ce paragraphe , c'est qu'il le pense comme il le dit. Voilà les descendants d'une nation qui s'enorgueillit d'avoir dit à Fontenoy : « Tirez les premiers, messieurs les Anglais » (phrase, entre parenthèses, qui n'a jamais été prononcée dans le sens qu'on lui attribue) (i) . Si vous voulez venir avec moi, je vous ferai voir quel serait le sort probable de ces prisonniers si le désir de l'auteur de ce sot paragraphe était accompli. »
(i) Ce fut en réalité un officier anglais qui cria : « Messieurs des gardes-françaises, tirez. » A quoi les Français répondirent : <« Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers; tirez vous-mêmes. » Cette réponse, loin d'être l'expression d'une politesse raffinée, n'était que le résultat de la croyance admise et enracinée que l'infanterie qui ouvrait le feu était indubitablement battue. Nous trouvons la preuve évidente de ce préjugé dans les instructions pour l'infanterie de 1672, et plus tard dans l'ordonnance suivante adressée par Louis XIV à ses troupes : <( On apprend au soldat h ne pas tirer le premier et à supporter le feu de l'ennemi, puisque l'armée qui a tiré la première est infailliblement battue, ses adversaires ayant conservé leur poudre. » En conséquence, à la bataille de Dettingen, deux ans avant Fontenoy, on avait poussé cette théorie jusqu'à l'absurde en défendant expressément aux gardes de tirer, bien qu'ils fussent cinglés par les balles de l'ennemi. Maurice de Saxe loue hautement la sagesse d'un colonel qui, pour empêcher son régiment de tirer,, avait donné h ses hommes l'ordre de rester au port d'armes. — L Éditeur.
Sitôt dit, sitôt fait. Un quart d'heure après , nous étions installés au Café de l'Horloge, aux Champs- Elysées, et mon ami payait cinq francs cinquante deux petits verres de prétendue « fine Champagne », non compris le pourboire du garçon. L'entrée, sauf ce détail, était gratuite, et la seule différence entre ceux qui entraient et ceux qui restaient dehors consistait en ceci que les derniers pouvaient suivre la représentation en l'entendant sans la voir et sans débourser un centime, tandis que les premiers la voyaient sans l'entendre, le vacarme à l'intérieur étant terrible. Peu après notre arrivée, l'attaque de l'inévitable Marseillaise par l'orchestre ne parvint pas à captiver l'attention du public ; personne ne songeait ni à écouter, nia applaudir.
Mais ce n'était encore que le prélude du divertissement auquel mon ami m'avait convié et qui consistait en une pantomime à grand spectacle représentant un engagement entre deux bataillons de zouaves et d'Allemands. Ceux-ci eurent le dessous naturellement; et deux d'entre eux, pour le bouquet, amenés sur le devant» de la scène, furent contraints de demander grâce à genoux. Je dois avouer toutefois que la chose fit long feu, et que, n'eût été le choix fort remarquable de beaux mollets exhibés par les zouaves, pas un des jeunes écervelés dont l'assistance était émaillée n' v eût accordé la moindre attention.
Il n'y avait pas dans tout Paris de centre d'informations sur ce qui se passait à la frontière, qui valût le Café de la Paix, devenu, je l'ai dit plus haut, le rendezvous préféré des bonapartistes. On y voyait le préfet de police Piétri, Sampierro, Abbatucci et trente ou quarante autres, tous en excellentes relations avec le château. Là venait aussi le général Beaufort d'Hautpoul, celui-là même à qui Bismarck infligea plus tard par la plume du D' Moritz Busch la plus sanglante injure que puisse subir un soldat, en l'accusant d'être