CHAPITRE X
en état d'ivresse, lorsqu'il vintà Versailles débattre les conditions de l'armistice. C'était, autant qu'il m'en souvienne, un des deux officiers supérieurs de l'armée française qui faisaient du génie stratégique de Moltke le cas qu'il fallait : l'autre était le colonel Stoffel. Mais, mieux encore que ce dernier, le général d'Hautpoul se trouvait en situation d'en juger savamment, car il avait vu Moltke à l'œuvre, en Syrie, plus de trente ans auparavant; aussi devint-il, avant que le premier coup de feu eût été tiré, le Salomon Eagle de la campagne. « Je connais notre armée, et je connais Helmuth von Moltke, disait-il en hochant tristement la tête. Il faudrait que tous nos officiers possédassent sa science stratégique, pour lutter à chances égales. Moltke a ce don des grands joueurs de billard; il sait exactement d'avance quel sera le résultat du choc de deux corps se rencontrant à un angle donné. Nous sommes une nation condamnée. »
Ses amis, on le devine, se montraient fort irrités de ce qu'ils appelaient son langage antipatriotique, et lorsque arriva la nouvelle de l'engagement de Saarbruck, ils ne manquèrent pas cette occasion de l'accabler; mais il s'en tint à son dire. — « Ce n'est qu'une feinte de Moltke, répliqua- t-il, et cela ne prouve rien du tout. Attendez encore deux ou trois jours, et nous recevrons la nouvelle d'une bataille qui décidera du sort non seulement de la campagne, mais de l'Empire. »
Deux jours après, je le rencontrai près de la rue Saint-Florentin, l'air découragé et abattu : — « Nous avons, me confia-t-il, éprouvé une défaite terrible près de Wissembourg, mais n'en dites rien à personne. Le gouvernement espère une victoire sur un autre point des opérations, et il publiera à la fois les deux communications. »
Mais le gouvernement comptait sans les journaux, français ou étrangers; ces derniers pouvaient être confis-
qués, et plusieurs, tels que le Times et \ Indépendance belge^ le furent effectivement; mais, en dépit de la loi temporaire promulguée par Emile Oilivier, il n'en alla pas aussi facilement avec la presse française. Je veux bien croire que s'ils avaient prévu le sort cruel réservé à l'armée française, les journalistes se seraient montrés moins récalcitrants ; mais ne présumant au début que victoires éclatantes, ils envisageaient la campagne comme une série ininterrompue de brillantes représentations à grand spectacle dont les récits enfîammés feraient monter fabuleusement leur tirage. Lorsque MM, Cardon et Chabrillat, du Gaulois et du Figaro^ furent relâchés par les Prussiens, ils racontèrent à ce sujet force divertissantes anecdotes, confirmant ainsi, à leur insu, l'opinion que je viens d'exprimer; mais de toutes ces anecdotes, la meilleure est celle-ci que je tiens de la bouche même d'Edmond About.
Le correspondant d'un des premiers journaux deParis, à son arrivée au quartier général de 1' « armée du Rhin », sollicita de l'aide-major général la faveur de suivre les opérations. Bien qu'il fût muni de nombreuses lettres de créance de nature à peser plus ou moins sur la décision de l'aide-major général, celui-ci, en exécution des ordres formels de l'Empereur et du maréchal Lebœuf, se vit obligé de rejeter cette requête. Le journaliste n'était pas homme à se contenter comme cela d'une réponse négative. — Je suis venu avec l'intention bien arrêtée de rendre pleine justice, et plus encore peutêtre, à votre talent et à votre valeur, et ce serait vraiment dommage de ne pas m'en donner l'occasion, finit-il par dire à l'officier.
— J'en suis bien fâché, lui répondit celui-ci, toutefois je ne puis déroger pour personne à la règle établie.
— Mais notre journal a un tirage énorme.
— Raison déplus pour vous refuser l'autorisation de suivre l'état-major.