‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 116 sur 200 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Bien persuadé qu'il conférait lui-même une faveur comme s'il avait offert un superbe article de réclame à un directeur de théâtre pour une première représentation, le journaliste se refusa obstinément à considérer la chose sous ce point de vue. Voyant que ses arguments ne portaient pas, il se décida à lancer la flèche du Parthe. — Est-ce là, général, votre dernier mot? Eh bien, j'ai peur que vous n'ayez à le regretter, car, s'il en est ainsi, nous sommes bien décidés de notre côté à ne pas faire bénéficier cette guerre de la publicité de nos colonnes.

La décision première de M. Emile Ollivier était la bonne ; mais au lieu de la promulguer en un décret d'ordre exceptionnel et temporaire, il en aurait dû faire une loi permanente en temps de paix comme en temps de guerre. Le comte Eulemburg, ministre de l'intérieur de Prusse, avait le samedi 16 juillet adressé aux journaux allemands une circulaire leur recommandant de s'abstenir de donner aucune nouvelle, si insignifiante qu'elle pût être, relative aux mouvements des troupes. Autant que je me rappelle, les membres de la presse allemande n'avaient ni protesté, ni essayé d'éluder cette défense, ni crié « qu'on muselait la presse ». Cinq jours plus tard, au contraire, le ministre français se voyait, pour une mesure semblable, attaqué par tous les journaux de son pays, et, cédant à cette espèce de tempête dans un verre d'eau qu'il aurait dû braver et réduire, il consentait à un compromis et condescendait à prier là oii il était en droit d'ordonner. Il décida en outre que les nouvelles de la guerre seraient directement communiquées aux journaux par le gouvernement. C'était, les directeurs des grandes feuilles parisiennes ne s'y méprirent pas, une façon de leurrer la nation en lui donnant un compte rendu toujours tronqué, aussi tardif que possible, et souvent fabuleux, des événements. Leurs pires appréhensions à cet égard

ne tardèrent pas à se réaliser. La nouvelle du terrible désastre de Wissembourg courait déjà dans toute l'Europe que Paris l'ignorait encore et que les Parisiens se livraient à des transports de joie sur le rapport mensonger, émanant de l'agence officielle, d'une brillante victoire. Aussi fut-ce un délire de colère lorsque la vérité se fit jour à travers les dépêches larmoyantes et stupides du quartier impérial, bien qu'elles ne révélassent pas dans toute leur étendue les défaites subies à Wœrth et à Spickeren.

\J Agence n'en poursuivit pas moins et jusqu'au bout le cours régulier — ou, pour être plus exact, très irrégulier — de ses informations ; car les républicains adoptèrent, parla suite, cette tactique du gouvernement impérial, et les membres de la Commune eux-mêmes s'en tinrent au système de ceux qu'ils avaient momentanément évincés du pouvoir; mais je me bornerai à rappeler dans ce chapitre les événements antérieurs au 4 septembre. Si patentes que fussent, même pour les simples civils, les bévues successives commises par les généraux en chef, les moindres mouvements de Bazaine, par exemple, n'en étaient pas moins présentés comme le résultat d'un calcul génial et profond. Le général Beaufort d'Hautpoul, malgré son pessimisme, s'y laissa prendre tout le premier. Il parlait de la « savante inactivité » de Bazaine comme d'un trait de génie. « Il immobilise deux cent mille ennemis autour de Metz, lui entendis-je dire à plusieurs reprises. Ces deux cent mille hommes sont ainsi réduits à l'impuissance, tandis que nous recrutons nos armées et que nos forces se réorganisent. » Il fermait les yeux, faut-il croire, à l'évidence de ce fait que ces deux cent mille Allemands étaient là, en réalité, les implacables geôliers de l'élite des armées françaises.

Le général d'Hautpoul se trouvait-il en rapport direct ou indirect avec la susdite agence, ou bien quelque

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