CHAPITRE X
ingénieux secrétaire, ayant surpris les expressions admiratives du général , jugea-t-il bon de les adopter comme siennes? Toujours est-il que l'agence, aussi bien que les journaux qui recevaient d'elle le mot d'ordre, ne tardèrent pas à accoler au nom de Bazaine les épithètes les plus flatteuses, tant que l'on en vint à parler désormais couramment du « glorieux Bazaine ».
Il en alla de même avec Palikao; les lieux communs sentencieux, tombant de sa bouche à rares intervalles, furent cités comme autant d'oracles arrachés à grand'peine à une sagacité presque prophétique. Plus familiers avec Shakespeare, les écrivains de l'époque n'eussent pas manqué de lui faire reprendre l'exclamation de Macbeth : The greatest is behind.
Et pendant ce temps-là, les troupes, livrées au hasard des marches et des contremarches sans plan préconçu, accablaient leurs chefs de sarcasmes et insultaient ouvertement à Châlons le « fantôme d'Empereur » , comme ils l'appelaient ; et de fait Napoléon n'était dès lors guère plus qu'un fantôme. La chute de l'Empire ne date pas de Sedan, mais de Wœrth et de Spickeren ; et personne, pas même les hommes qui, moins d'un mois plus tard, allaient lui porter le dernier coup, ne s'en rendait plus pertinemment compte que l'entourage immédiat de l'Impératrice.
Dès ce moment, — nous étions au 6 ou au 7 août, — l'idée se fit jour dans cet entourage de sauver l'Empire en sacrifiant au besoin l'Empereur. « Une seule chose pourrait prévenir la ruine de la dynastie, disait une dame d'honneur à un de mes proches parents, ce serait que l'Empereur mourût à la tête de son armée. On magnifierait cette mort comme héroïque, et le Prince impérial en bénéficierait. »
Je n'ai pas la prétention de pouvoir déterminer jusqu'à quel point l'Impératrice partageait cette opinion, mais voici quelques faits, peu connus jusqu'à ce jour,
qui jettent quelque lumière sur ce sujet, et dont j'affirme l'absolue vérité.
L'Impératrice ne connaissait pas la consultation du I" juillet dont j'ai parlé précédemment. Mais elle savait que Napoléon souffrait d'une maladie très sérieuse, et que son mal s'était considérablement aggravé depuis son départ par suite de l'obligation où il se trouvait d'être presque constamment à cheval. M. Franceschini Piétri, secrétaire privé de l'Empereur, l'en avait avertie le 7 août, après Wœrthet Forbach. Il lui avait dit aussi que l'Empereur, en conséquence, n'était pas éloigné de ridée de rentrera Paris, en abandonnant le commandement en chef à Bazaine; mais que, sa conscience et sa fierté s'opposant à ce départ, il ne s'y résignerait que sur l'expresse demande de l'Impératrice et sollicité par elle. Je parle en toute assurance, je le répète, tenant ce détail de M. Joseph Piétri, qui était alors préfet de police et qui le fut jusqu'au 4 septembre.
D'autre part, M. Franceschini Piétri n'était pas seul à remarquer l'état évident de dépression intellectuelle et morale de l'Empereur, état accru encore par l'acuité de ses souffrances physiques au point de sauter aux yeux de tous ceux qui l'approchaient; un témoin oculaire m'écrivait, le 4 août : « L'Empereur est en très mauvais état; après Saarbruck, Lebrun et Lebœuf ontdû littéralement l'enlever de cheval. Le jeune prince, qui, comme vous l'avez sans doute entendu dire, est resté auprès de son père tant qu'a duré l'engagement, avait l'air désolé, car, pendant tout le temps, c'est à peine si celui-ci lui avait adressé la parole.. Mais une fois dans la voiture qui attendait à une dizaine de mètres de là, Napoléon passa le bras autour du cou de son fils, l'embrassa sur la joue, et je vis deux grosses larmes rouler de ses yeux. Je remarquai que l'Empereur avait eu grand'peine à franchir à pied ces quelques mètres. »
Lebœuf, qui, comme bien d'autres, a porté jusqu'à