CHAPITRE X
tées devenaient pour l'ennemi autant d'indications précieuses? L'Impératrice ne doutait pas qu'il ne lui fût aussi aisé de le dissoudre que de le convoquer, oubliant trop la leçon contenue dans cette fable où le cheval invite l'homme à monter sur son dos pour combattre le cerf et se trouve le premier vaincu. Il n'y a pas le moindre doute que le but principal de l'Impératrice ne fût, comme je l'ai déjà dit, de renverser le ministère Ollivier; faute d'autres preuves, le témoignage des hommes qui ont à leur tour renversé l'Empire serait suffisant pour établir ce fait de la manière la plus indubitable, et ce n'est pas l'un, mais bien cinq ou six d'entre eux qui ont déclaré ouvertement que la chute du ministère Ollivier n'avait été amenée qu'avec l'approbation tacite du parti de la cour; lisez : de ce parti de l'Impératrice auquel j'ai fait allusion plus haut.
La liste des bévues de la Régente, voulues ou non, serait trop longue pour être détaillée ici ; j'en reviens à l'exposé de mon impression générale sur les hommes et les choses, après l'entretien que j'avais eu avec le général Beaufort d'Hautpoul dans la rue de Rivoli.
Il ne restait pas alors, je crois, dans tout Paris dix hommes sensés gardant la moindre illusion sur la possibilité d'un revirement de fortune par suite d'une audacieuse attaque en pays ennemi ; aussi les plus chauvins eux-mêmes avaient- ils renoncé à crier : « A Berlin! » Mais l'espoir restait encore au cœur de tous qu'à la suite de quelque brillant coup de main, les Prussiens seraient enfin repoussés loin du « sol sacré de la France ». Cet espoir se fût-il réalisé, que l'Empire n'en eût pas moins été, j'en suis convaincu, irrémédiablement condamné.
Parmi ceux qui comptaient encore sur un coup de main, se trouvaient M. Paul de Cassagnac et, chose assez curieuse, le général Beaufort d'Hautpoul; ce dernier fondait de grandes espérances sur Bazaine. Quant
à M. de Cassagnac, il méditait très sérieusement de s'engager dans les zouaves; par une anomalie étrange, ce partisan bien déclaré de la cause impériale n'en était pas moins considéré par la masse du peuple comme un homme sûr et de bon conseil. Je me rappelle à ce propos une soirée passée sur le boulevard après l'affaire de Beaumont qui, plus encore que la défaite de Wœrth et de Forbach, avait porté au paroxysme la rage de la population parisienne. Toutàcoup,s'avançantversnous, — entre la rue Laffitte et la rue Le Peletier, — nous aperçûmes un groupe compact du centre duquel émergeait la haute stature de M. de Cassagnac. Nous craio-nîmes un instant pour lui quelque méchante aventure , d'autant plus que nous avions remarqué, tournant autour du Café Riche, quelques meneurs du parti révolutionnaire ou plutôt, pour mieux préciser , du parti blanquiste. Mais la démonstration actuelle, loin d'être hostile, semblait, au contraire, tout amicale et témoignait hautement de cette persuasion intime où était la foule que, quand bien même tous les autres se fussent entendus pour la tromper, lui, Cassagnac, ne la tromperait jamais. « Eh bien! et les fusils, monsieur Paul ? criait-on à l'envi, les fusils , y en aura-t-il pour tout le monde? » Il faut se rappeler qu'on venait de décréter la levée en masse. M. de Cassagnac ne pouvait pas confesser la vérité ; il ne voulait pas non plus mentir et s'en tira par un faux-fuyant : « Je ne sais pas », réponditil simplement. Nous observâmes qu'à son approche les blanquistes s'étaient éclipsés.
L'édifice impérial, chancelant déjà sur ses bases, croulait dès lors de toutes parts.