CHAPITRE XI
Le 4 septembre. — Révolution plus comique que tragique. — Harold et Boadicée. — Concurrence Pyat, Blanqui et C"^^ contre Jules Favre, Gambetta et C'°. — Ramail au Palais-Bourbon. — Thiers joue le rôle d'un sous-TalIeyrand. — Son entrevue avec lord Granville. — Disparition des aigles impériales. — Joie de la foule. — La République proclamée dans les casernes. — Ramail aux Tuileries. — Comment M. Sardou sauva les Tuileries du pillage.— Proclamation officielle de la République.
Ceux-là seuls qui se trouvaient éloignés de Paris le 4 septembre 1870 ont pu s'imaginer les scènes de ce jour-là sous quelque aspect tragique. A tout prendre et à vrai dire, elles ne furent que la vaste parodie d'une véritable révolution. Si je les apprécie de la sorte, ce n'est certes point parce que le renversement du second Empire eut lieu sans effusion de sang. Du sang versé n'aurait fait qu'ajouter l'odieux au burlesque sans que l'ensemble des faits en constituât davantage une de ces tragédies dont la pensée suffit pour plonger l'homme frissonnant dans un abîme de songeries. En l'état des choses, le souvenir du 4 septembre ne peut guère amener qu'un sourire aux lèvres de tout témoin impartial des événements qui se déroulèrent alors. D'un côté, ce piteux Harold conduit à Wilhemshohe dans un confortable landau, entouré d'une escouade de uhlans , tandis que sa non moins pitoyable Boadicée s'esquive dans un fiacre, négligeant même, en sa hâte, de se II. 14
munir de la provision de mouchoirs nécessitée par un violent rhume de cerveau, et fuit devant un poursuivant imaginaire au lieu de s'empoisonner ; de l'autre côté, « ceux qui prennent la parole pour les autres » — id est : les avocats — « prenant le pouvoir pour eux-mêmes » (i). En vérité, le seul chroniqueur capable d'entrer comme il convient dans l'esprit de ce sujet, serait notre vieil et estimable ami M. Punch. Pour ma part, depuis l'après-midi du samedi jusqu'aux premières heures du lundi, à peine vis-je quelque incident digne d'être pris au sérieux, et les divers récits que je recueillis çà et là ne modifièrent en rien mon impression personnelle.
Bien que la défaite de Sedan fût consommée dès le jeudi i" septembre, à neuf heures du soir, il n'en circula pas la plus légère rumeur dans Paris avant une heure avancée de la soirée du vendredi, et ce ne fut guère que le samedi, vers la même heure, que la lugubre vérité se fit jour tout entière pour la généralité du public. Si l'on vit dès lors la douleur et la consternation se peindre sur bien des visages, les sentiments de rage ne firent explosion que plus tard, lorsque des hauteurs de Belleville, de Montmartre, de Montrouge et de Montparnasse, les habitants de ces délicieuses régions en descendirent pour pénétrer comme une avalanche jusqu'au cœur de la cité. C'étaient les agneaux de ce troupeau dont les bergers s'appelaient Blanqui, Delescluze, Félix Pyat et Millière. Ils s'étaient disséminés avant d'atteindre le boulevard Montmartre, et nous ne les aperçûmes pas du Café de la Paix où nous étions assis. Pendant qu'ils se ralliaient dans les rues transversales pour marcher sur le Palais-Bourbon, leurs compétiteurs Favre, Gambetta et C'" leur coupaient l'herbe sous le pied, de sorte qu'ils arrivaient pour
(i) Eo français dans le texte.