CHAPITRE II
Guizot, Lamartine, Béranger. — ■ Fausse opinion du public à l'égard de Guizot. — Histoire d'un tableau. — Guizot chez lui. — Les mariages espagnols. — Le porphyre rouge du tombeau de Napoléon. — Guizot père de famille. — Henry Murger et Marguerite Thuillier. — Imprévoyance et misère de Lamartine. — Souscription nationale en sa faveur. — Béranger, son verdict sur la seconde République. — Ses continuels déménagements. — La vérité sur Mlle Judith Frère.
« Guizot est si terriblement respectable, avait dit, on se le rappelle, Louis-Philippe à lord "^"^•■^^, que je ne puis m'empêcher de croire que nous nous sommes mépris soit sur sa nationalité, soit sur sa respectabilité : l'une et l'autre sont trop mal assorties ! » Le roi-citoyen s'était fait, en cette circonstance, l'écho fidèle de l'opinion de la majorité de ses sujets à l'égard de réminent homme d'État. Il semblait que l'historien qui connaissait Cromwell et Washington comme s'il avait vécu avec eux, dût être dans la vie privée le sombre et sévère puritain qu'avait été le premier, tout en se montrant, comme le second, impatient de toute contradiction. Bref, on avait fait de lui une sorte d'exemplaire vivant de la Morale en action, ne se déridant jamais, se posant toujours, môme dans les actes les plus indifférents de la vie, en modèle de l'humanité. Ainsi, dans l'impossibilité où il se trouvait de consacrer à sa mère beaucoup de temps pendant la semaine, Guizot
avait pris l'habitude de faire chaque dimanche avec elle une promenade dans le parc de Saint-Cloud. Chose singulière, les Français qui ne se lassent jamais de s'écrier: « Oh ! ma mère ! oh ! ma mère ! » trouvèrent moyen de s'offusquer de cette attention filiale du ministre, la lui imputèrent à grief, n'y voulant voir qu'ostentation pure. Le fin philosophe qu'était Renan n'échappa pas à l'erreur commune ; il ne sut pas distinguer en Guizot l'homme public de l'homme privé ; discerner derrière l'orateur de la Chambre, impérieux, hautain, batailleur, l'ami au cœur tendre et aimant, capable du dévouement le plus profond. Il fallait voir Guizot, oubliant les soucis gouvernementaux, dépouillant le masque impassible du politique ; toute sa morgue fondait alors comme la glace au soleil printanier, et de son sourire charmeur, il savait captiver tous ceux qui l'approchaient.
Il regrettait fort la conception erronée que le public s'était formée de son caractère. « Mais qu'y puis-je ? disait-il. En réalité, je ne suis pas plus content qu'un autre d'être impopulaire, mais le courage me manque, je l'avoue, pour pirouetter dans mon salon comme si j'étais monté sur un ressort » ; — léger coup de patte à l'adresse de M. Thiers; — « pour écrire sur des sujets qui ne m'intéressent pas » ; — et de deux ! — a enfin, je ferais à cheval assez triste figure »; — et de trois ! — « en conséquence, des gens qui me veulent du bien, j'en suis sûr, mais qui ne viennent pas me voir chez moi, me prennent pour un misanthrope que je ne suis pas, je le sens bien. »
Ce disant, il prit sur la table un article de M. Renan sur le premier volume de ses Mémoires. Cet article, conçu au reste dans des termes extrêmement flatteurs, donnait de l'auteur le portrait le plus conventionnel. « Pourquoi ne vient-il pas me voir? — poursuivit Guizot, — il comprendrait que je n'ai rien de cette figure