CHAPITRE II
tragique, empesée, solitaire, qui est déjà devenue ma légende, et qui, comme le sont en général les types légendaires, est absolument fausse. »
Cette conversation, — ou plutôt ce monologue, car je me gardais de toute interruption, — avait lieu au début du second Empire, dans cette maison de la rue de la Ville-l'Évêque que Guizot occupa pendant vingtcinq ans, de 1835 à 1860. Le coup d'État avait irrémédiablement brisé la carrière politique de Guizot et anéanti les espérances, si précaires qu'elles fussent, qui avaient pu subsister en lui après la fuite de Louis- Philippe. Sa véritable place dans ces souvenirs eût donc été parmi les hommes de ce règne ; si j'en parle ici, c'est que mes relations avec lui ne commencèrent qu'après sa disparition de la scène politique.
En voici les débuts. Un soir, après le dîner, chez M. de Morny, nous parlions peinture et spécialement de l'école espagnole, quand notre hôte, se tournant vers moi : « Avez-vous vu la Vierge de M. Guizot? » me demanda-t-il. Ma réponse fut négative. « Allez la voir, me dit-il, c'est un des plus beaux morceaux de cette école que j'aie jamais vus, je pourrais dire le plus beau. » Le lendemain, je présentais ma requête à M. Guizot, et, par le retour du courrier, m'arrivait une invitation à sa réception hebdomadaire du jeudi suivant.
Je n'avais jamais jusqu'alors rencontré AL Guizot, sauf à une de ses soirées ministérielles sous la dynastie précédente. L'appartement n'offrait rien de remarquable : le mobilier était celui de tous les salons bourgeois, plus mesquin peut-être, car Guizot fut pauvre toute sa vie. L'homme qui avait tant dit à la nation : « Enrichissez- vous ! enrichissez-vous ! » n'avait jamais lui-même agi d'après son conseil. Je sais pertinemment que, pendant qu'il était au pouvoir, il fut sollicité d'accorder le poste de receveur général de la Gironde
à un des plus riches financiers de France; celui-ci s'offrait à partager avec le ministre les superbes revenus de sa charge. I\I. Guizot refusa simplement et énergiquement de rien faire de pareil.
Le soir en question, une lampe à réflecteur était placée, probablement en mon honneur, en face du fameux tableau. M. de Morny ne m'en avait pas exagéré la beauté, mais il n'était pas signé, et M. Guizot lui-même ne savait à quel peintre l'attribuer. « La façon dont m'est venu ce tableau est une assez curieuse histoire, me dit-il, mais je ne puis vous la raconter maintenant ; revenez me voir un matin, nous en causerons. En votre qualité d'Anglais, cela vous intéressera, surtout si vous prenez la peine de lire entre les lignes. Je pourrai peut-être bien d'ailleurs vous conter quelques petites choses encore, outre cette anecdote. »
La société de M. Guizot se composait surtout des vaincus, — ou se croyant tels, — de la dernière lutte avec Louis-Napoléon ; j'ajoute : ou se croyant tels, parce qu'il y avait là bon nombre de grands faiseurs de phrases qui avaient mis naguère dans leurs attaques contre M. Guizot, autour de qui je les voyais s'empresser, la même véhémence qu'ils mettaient maintenant dans leurs diatribes contre le nouvel empereur. Celui-ci, après tout, sauva pendant dix-huit ans la France de l'anarchie, et ne se permit rien de plus, en fait de népotisme, concussion et autres gentillesses de même acabit, que ceux qui l'ont suivi.
Mais j'ai pris, en publiant ces notes, la résolution de m'abstenir de tout commentaire politique, et j'y veux, autant que possible, rester fidèle.
Comme bien on pense, je profitai sans délai de l'autorisation que m'avait accordée M. Guizot de me présenter chez lui dans la matinée ; c'est alors qu'il me raconta dans les termes suivants l'histoire de son tableau :