CHAPITRE XI
trouver la besogne faite et les ministres de l'Empire en voie d'être dépossédés. Sans ce regrettable délai, la Commune eût régné dès le 4 septembre 1870, tandis que son avènement fut, comme on sait, retardé jusqu'au 18 mars suivant.
La société Blanqui, Pyat et C'" ne pardonna jamais à la société Jules Favre, Gambetta et C'" de l'avoir devancée et surtout d'avoir négligé de partager avec elle les produits du butin. Cela est si vrai qu'après bien des années de domination exclusive, les successeurs et cofondateurs de la grande maison Jules Favre, Gambetta et C'" ont été contraints non seulement d'octroyer pleine amnistie à ceux qu'ils avaient trompés, disons le mot, trichés dans le principe, mais encore d'en admettre quelques-uns à participer aux bénéfices de l'entreprise; c'est ainsi que Méline, Ranc, Tirard, Alphonse Humbert, Camille Barrère et cent autres plus ou moins impliqués dans les affaires de la Commune, occupent tous, à l'heure oîi j'écris, de hautes fonctions ou de très lucratifs emplois.
Un de nos amis, dont l'impartialité planait au-dessus de tout soupçon et qui, doué d'une force peu commune, redoutait moins qu'aucun d'entre nous d'affronter la cohue, nous offrit de pousser une reconnaissance jusqu'au Palais- Bourbon. Il revint au bout d'une heure et nous raconta qu'il avait vu Gambetta, perché sur une chaise, derrière les grilles, haranguer le peuple et l'exhorter à la patience et à la modération.
« Le truc est ingénieux, nous dit notre ami, il est au reste bien connu des cambrioleurs qui ne manquent pas de l'employer entre eux, lorsque deux bandes ont jeté leur dévolu sur la même proie : tandis que les premiers arrivés « font le coup », eux aussi expédient l'un des leurs à la langue bien pendue, qui est chargé de calmer les autres par sa faconde. »
Une chose bien certaine, c'est que ni Gambetta ni sa
cliqvie ne désiraient la continuation de la guerre ; ce qu'ils voulaient, c'était une Assemblée constituante les laissant jouir en paix du fruit de leur usurpation, car c'en était une, ni plus ni moins que le coup d'Etat tant stigmatisé. La fameuse phrase : « Pas une pierre de nos forteresses, pas un pouce de notre territoire », ne leur vint qu'après coup, quand ils s'aperçurent que Bismarck ne leur accorderait pas la paix dans des conditions aussi acceptables que celles qu'il aurait consenties à Napoléon à Donchery, au lendemain de Sedan.
Chacun savait le samedi soir, vers dix heures, qu'il y aurait une séance de nuit, et sans en excepter même les gens d'humeur pacifique rentrés prudemment au logis, je ne crois pas qu'un quart de la population adulte masculine de Paris se soit couché ce soir-là.
Notre ami retourna au Palais-Bourbon, mais ne put obtenir de renseignements sérieux sur ce qui s'était passé entre les députés pendant les vingt-cinq minutes qu'ils étaient restés réunis. Tout ce qu'il parvint à savoir, c'est que l'Empire, bien qu'existant encore nominalement, était virtuellement renversé, l'acte de déchéance figurant à l'ordre du jour. En revenant par les boulevards, notre éclaireur aperçut la voiture de M. Thiers entourée d'une foule enthousiaste qui, pour un peu, aurait dételé les chevaux ; et, en nous le racontant, il n'hésita pas à qualifier tout crûment Thiers de « receleur des vols commis au préjudice des monarchies (i) ».
Arrêtons-nous un instant à considérer ce sous-Talleyrand, si pompeusement gratifié du titre de libérateur du territoire ^owx avoir négocié, en somme, une affaire dont n'importe quel banquier intelligent se serait tiré aussi bien que lui (2) ; tâchons d'établir dans quelle mesure il participa au 4 septembre.
(i) En français dans le texte.
(2) « Je n'aime pas M. Thiers », dit l'auteur un peu plus loin.
(Note du Traducteur.)