‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 122 sur 200 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Je m'appuie sur les témoignages d'hommes très au fait des dessous de la politique pendant bien des années et ayant au reste rapporté de cette connaissance approfondie des événements un égal mépris pour tous ceux qui y ont joué un rôle actif. Thiers, après avoir refusé son appui et ses conseils à l'Impératrice, qui les avait sollicités par l'intermédiaire du prince de Metternich et de Prosper Mérimée, déclina également l'offre du pouvoir lorsqu'elle lui fut faite par Gambetta, Jules Favre, Jules Simon, etc., dans l'après-midi du 4 septembre. On ne l'en voyait pas moins ici et là, et partout, prodiguant les avis tout en évitant avec soin d'assumer aucune responsabilité. Il entreprit presque aussitôt son fameux voyage dans les différentes cours d'Europe; si je ne puis donner de détails précis que sur une seule de ces entrevues diplomatiques, de ceux-là du moins je garantis la parfaite authenticité. La scène, on le devine, se passait à Londres. Après avoir harangué lord Granville pendant deux heures, sans lui laisser le temps de placer un traître mot, Thiers s'arrêta enfin. Cinq minutes plus tard, et tandis que lord Granville lui énumérait les graves raisons pour lesquelles le cabinet de Saint-James ne pouvait intervenir, l'ardent patriote dormait profondément.

Mieux encore, lorsqu'on discuta les conditions de la paix, Thiers fut d'avis de céder Belfort plutôt que de payer un autre milliard. « On peut reconquérir une ville, disait-il, un milliard perdu ne se rattrape jamais. » Les historiens n'en affirmeront pas moins que Thiers fit des efforts surhumains pour sauver Belfort. Je n'aime pas M. Thiers; c'est pourquoi, étant très conscient de cette antipathie, je me suis imposé au cours de ces Notes d'en parler le moins possible.

Le 4 septembre, le soleil se leva radieux sur Paris, et je sortis dès l'aube, bien que je ne me fusse couché qu'à trois heures du matin. La foule était déjà

compacte tout le long de la rue Royale et sur la place de la Concorde, et bien avant que la Chambre eût entamé le débat sur la déposition des Bonaparte (déposition qui ne fut jamais formellement votée) , partout des ouvriers enlevaient ou détruisaient les aigles impériales, aux acclamations forcenées de la populace : l'un d'eux s'étant blessé assez grièvement au cours de cette besogne, on l'emporta en triomphe. Néanmoins, certains membres bien connus de la Chambre ayant voulu se frayer un passage à travers les masses serrées, des huées s'élevèrent en grand nombre autour d'eux. Malgré leur notoriété, je dois avouer que pour ma part, je ne les connaissais pas. Je les croyais impérialistes, et voilà qu'ils se déclarèrent républicains. Les signes d'hostilité provenaient des groupes composés en apparence d'ouvriers. Comme il était bien certain que, même se sentant en nombre, des partisans de l'Empire n'eussent jamais osé se mettre ainsi en évidence, j'en vins à conclure naturellement, tout en me gardant bien de questionner personne , que les tapageurs appartenaient à la bande Pyat, Blanqui et C". C'était la Commune en germe, représentée dès ce jour sur la place de la Concorde et prenant rang sans retard.

Instruit par mon expérience du 24 février 1848, je prévis aussitôt l'invasion prochaine de la Chambre. A cette époque, il n'avait pas été plus dangereux pour un étranger que pour un Français de se mêler à la canaille; mais au 4 septembre la situation changeait de face. Bien que je n'eusse pas encore passé par la mésaventure qui m'arriva plus tard avenue de Clichy et que je relaterai en son temps, et bien que je ne fusse pas encore aussi prudent que je le devins par la suite, je me rappelai pourtant fort à propos cet avis du proverbe français : « Dans le doute, abstiens-toi », et je dirigeai mes pas du côté des boulevards, où j'étais bien sûr

Page 1