CHAPITRE XI
qu'il ne pouvait s'élever de doute sur mon identité.
Toutefois je dois convenir qu'aucun incident du genre de ceux que je redoutais n'arriva, à ma connaissance, ce jour-là. Qu'il y ait eu ou non cinquante espions de Bismarck dans la capitale, aucun ne fut molesté. Pendant ces premières vingt-quatre heures au moins, les Parisiens, tout à la joie d'être délivrés de l'Empire, avaient banni de leur pensée le souvenir importun des Allemands abhorrés et de leur marche sur Paris. On les rencontrait se serrant les mains et se congratulant les uns les autres comme s'il leur fût échu quelque bonne fortune rare et inespérée. Bien des années auparavant, j'avais vu ma femme se livrer à des manifestations analogues après avoir renvoyé d'emblée une cuisinière qui nous avait honteusement volés : ma femme savait très bien que le lendemain elle aurait à subir les réclamations des fournisseurs dont cette domestique infidèle avait depuis plusieurs mois empoché l'argent, en laissant leurs factures impayées : « Mais, disait-elle avec un optimisme amusant, peut-être prendront-ils en considération que nous l'avons renvoyée, et ne nous tiendront-ils pas pour responsables. » Les peuples de race latine, et les Français spécialement, représentent dans l'humanité l'élément féminin.
Je remarquai que les grilles du jardin des Tuileries donnant sur la place de la Concorde étaient restées ouvertes et que les jardins eux-mêmes étaient noirs de monde. Il pouvait être dix heures et demie ou onze heures. Je ne revins pas par la rue Royale, mais par la rue de Rivoli. La population affluait dans les rues, mais son attitude n'avait rien de menaçant; la foule, tout en regardant beaucoup le drapeau qui flottait encore sur les Tuileries, passait outre et s'écoulait lentement. Lorsque j'eus rejoint les boulevards, je m'assis devant le Café de la Paix, bien décidé à n'en pas bouger. Je savais que toutes les nouvelles, quelles qu'elles
fussent, y arriveraient en droite ligne; l'événement justifia mes prévisions.
Nous apprîmes d'abord que les gardes nationaux avaient remplacé les troupes régulières à l'intérieur et autour du Palais-Bourbon, ce qui donnait à penser, ou qu'il ne fallait plus compter sur l'armée, ou que les républicains de la Chambre avaient pris cette mesure dans leur propre intérêt. Je dois avouer que je place la parole d'un officier français bien au-dessus de celle d'un député quelconque, qu'il siège à droite, à gauche ou au centre; or, un officier français m'a raconté par la suite que les troupes, à la caserne Napoléon et ailleurs, avaient commencé, dès huit heures du matin, à fraterniser avec le peuple, en criant : « Vive la République! » des fenêtres de la caserne. Quoi qu'il en soit, la Chambre fut envahie; et constatons en passant que la cohue qui en résulta permit à Jules Favre et C'^ de se rendre en toute hâte à l'Hôtel de ville et d'y proclamer le gouvernement de la Défense nationale.
Mais revenons à mon poste d'observation du Café de la Paix. La multitude qui, depuis le grand matin apparemment, stationnait sur la place de la Concorde, ne semblait pas y être arrivée sous la conduite d'un chef, ni obéir à un mot d'ordre. J'en excepte, bien entendu, les groupes dont j'ai déjà parlé et qui huaient les députés républicains.
Les ffots de peuple que je dus remonter pour revenir rue de Rivoli ne paraissaient poussés vers la Chambre des députés que par un simple motif de curiosité. Il n'en était pas de même du cortège que je vis paraître à l'instant précis oia je m'installais devant le café et qui tourna à crauche en atteignant la rue de la Paix : il était composé de gardes nationaux, avec ou sans fusils, — ceux-là, les armés, infiniment moins nombreux que les autres, — tous s'avançant en bon ordre, et silencieu-
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sèment ; chaque compagnie précédée de ses officiers respectifs. A vrai dire, ce silence si profond était gros de menaces. Devant et derrière eux marchaient en foule de simples civils, et je remarquai deux choses : peu d'entre eux portaient des blouses, et beaucoup, au contraire, étaient coiffés de képis neufs. Ceux-ci, bien qu'aussi impassibles que les autres, semblaient être les meneurs. Bien des personnes autour de moi secouèrent la tête, pleines d'appréhension en assistant à ce morne défilé dont le calme trompeur ne les abusait pas. Je confesse que je ne partageais en rien leur opinion. Pour ma part, je ne voyais là que des manifestants résolus, et non de turbulents révolutionnaires. Je n'avais rien observé de pareil en 1848. C'était moi qui me trompais cependant, car, suivant M. Sampierro-Gavini qui, contrairement à son frère Denis, faisait sous l'Empire partie de l'opposition, ce furent ces gens-là qui envahirent la Chambre. Je dois ajouter que M. Sampierro- Gavini n'avait, tout en appartenant à l'opposition, qu'une très médiocre sympathie pour ceux qui renversèrent l'Empire ou établirent la Commune. Sa foi presque idéale en la cause constitutionnelle s'alliait à une vénération quelque peu outrée pour le nom des Bonaparte; il était Corse.
Plusieurs heures s'écoulèrent pendant lesquelles rien n'arriva qui soit digne d'être relaté. D'après les récits des témoins oculaires des événements qui se déroulaient siniultanément au Palais-Bourbon et aux Tuileries, il ressort clairement que le peuple ne pensait en aucune manière à faire à l'Impératrice l'honneur de l'élever au rang d'une Marie-Antoinette. L'ami qui, dans la soirée précédente, nous avait apporté les nouvelles de la Chambre, parent, entre parenthèses, du fameux docteur Evans, un des habitués du Café de la Paix, cet ami s'était posté dans le jardin des Tuileries, tout près de la grille séparant la partie publique de
•celle réservée aux souverains, trouvant, nous confiat-il, « qu'il serait plus intéressant d'assister aux derniers et héroïques efforts d'une Impératrice luttant contre la fortune adverse qu'au couronnement sans couronne d'une dizaine de rois Pétaud (i) ». C'est donc lui qui nous donna les détails concernant les scènes qui précédèrent et suivirent la fuite de l'Impératrice; fuite dont personne ne semblait connaître l'heure exacte. La façon dont il nous décrivit ces scènes était si pittoresque que je n'éprouve aucune difficulté à me les rappeler; d'autant que j'avais pris sur le vif et noté à l'époque quelques-unes des expressions mêmes qu'il avait employées. Qu'est-il devenu? je l'ignore. Il partit pour la Nouvelle-Zélande à la suite d'une aventure amoureuse, et on n'entendit plus parler de lui. Bien qu'à peine âgé de trente ans, il passait déjà pour un médecin d'avenir. Je ne sais quel pouvait être son degré de parenté avec le docteur E\'ans, celui-ci le traitait couramment de cousin; il s'appelait Ramail.
Le jeune Ramail stationnait donc depuis midi dans le jardin des Tuileries; la foule, déjà compacte à cette
(i) II était autrefois d'usage en France que toute association, société ou corporation quelconque se choisît annuellement un roi ; les mendiants ne faisaient pas exception à cette règle, et leur chef prenait le titre de roi Pétaud, du latin peto, je demande. Sa cour, on le devine, était une sorte de ménagerie où chacun en agissait à sa guise et était aussi roi que celui qui en portait le titre. Cette expression : la Cour du roi Pétaud, devint synonyme de tout ce qui était désordonné, malpropre et ridicule.
« Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée; Dans toutes mes leçons, je m'y vois contrariée; On n'y respecte rien, chacun y parle haut, Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud. »
(Molière, Tartufe. Acte I, scène i.) U Editeur .