CHAPITRE XI
heure, était absorbée clans la contemplation d'un indi-. vidu qui s'évertuait à abattre l'aigle dorée surmontant la grille. « Remarquez, nous dit Ramai! , qu'il n'était alors que midi environ ; et je ne crois pas que la séance de la Chambre se soit ouverte avant une heure. Si les républicains disent par la suite que l'Empire était virtuellement comlamné avant même qu'ils eussent voté sa déchéance, leur assertion aura du moins un semblant de vérité, car ils étaient là plus de deux mille spectateurs, assistant, sans protester ni de la voix ni du geste, à la destruction des aigles; or deux mille personnes, si elles sont de leur avis, représentent facilement pour les républicains la France entière; tandis que deux millions d'individus, ayant le mauvais goût de se permettre d'être avec eux en flagrante divergence d'opinion, ne sont plus à leurs yeux qu'une majorité inintelligente et corrompue.
« Mais, poursuivit-il, la profonde ingratitude dont faisaient preuve alors les basses classes et la petite bourgeoisie ne laissa pas de m'étonner, car, bien qu'il ne fût pas douteux pour moi que sur la totalité de ceux qui restaient là, bouche bée, une bonne moitié au moins ne dût sa prospérité et son bien-être aux dix-huit années d'Empire, je ne surpris pas parmi eux une seule expression de regret devant la soudaineté de ce brutal coup de balai politique. »
Je devais être depuis une demi-heure environ à une vingtaine de pas du portail qui précède le pont tournant, lorsque je me sentis subitement emporté en avant par une poussée de la foule ; et avant même que j'aie pu m'en rendre compte, je me trouvai de l'autre côté de la grille ; plus de cinq cents personnes étaient entrées avec moi ; cette grille avait-elle été enfoncée ou ouverte? Je n'en ai pas la plus vague idée. Sans aller plus loin, nous nous arrêtâmes aussi brusquement que nous étions partis. Je me retournai avec quelque diffi-
culte pour regarder par-dessus les têtes de ceux qui étaient derrière moi ; indiscutablement, les portes étaient grandes ouvertes, et la foule à l'arrière-plan me parut plus dense encore que dix minutes auparavant. Cependant le calme restait complet, sans cri ni bousculade. Alors, me retournant de nouveau, je compris le motif qui les faisait hésiter à pousser plus avant : les voltigeurs de la garde, massés devant la porte principale donnantdes jardins privés dans l'intérieur du palais, les attendaient de pied ferme. « Mon cher Ramail, me dis-je in petto, te voilà en bonne posture pour avoir la cervelle traversée d'une balle avant que tu sois de dix minutes plus vieux ; car à la première oscillation de la masse dans laquelle tu es confondu, la garde fera feu. » J'avoue que, n'étant guère disposé à affronter la mort pour une cause aussi vulgaire, j'essayais tout doucement de me glisser en dehors de la cohue d'où commençaient à s'élever sourdement des grognements sinistres, lorsqu'une voix résonna, claire et sonore :
« Citoyens ! » disait cette voix. Je me retournai encore en me dressant sur la pointe des pieds.
Celui qui parlait était un grand et beau garçon, jeune selon toute apparence, à l'air distingué et possédant une voix de clairon ; je ne me rappelai pas l'avoir jamais vu, mais je reconnus tout de suite son compagnon, qui était Victorien Sardou.
Il ne se peut, avec un tel visage, élever de méprise à son égard. J'ai entendu des gens soutenir qu'il ne ressemblait absolument pas au Grand Napoléon, d'autres prétendre au contraire qu'à placer le portrait du vivant à côté de celui du mort, il était impossible d'en faire la différence. Pour moi, je me fais fort d'affirmer que, revêtu d'un uniforme comme celui, par exemple, que portait à Arcole le lieutenant d'artillerie Bonaparte, M. Victorien Sardou eût pu offrir la main à l'Impératrice et l'emmener en toute sécurité à travers le