CHAPITRE XI
peuple ébahi, et croyant à quelque miraculeuse résurrection.
Mais revenons à mon histoire : « Citoyens, répétale compagnon de M. Sardou, je ne m'étonne pas de votre surprise en trouvant le jardin fermé et son accès défendu par des soldats. Les Tuileries appartiennent au peuple, maintenant que l'Empire n'existe plus ; car il n'existe plus à l'heure actuelle, en dépit de la garde impériale massée devant cette porte. En conséquence, mon ami et moi nous vous proposons d'aller demander le retrait de la troupe. Mais il faut pour cela que vous nous promettiez de ne pas bouger, car la plus légère tentative offensive de votre part pourrait, avant notre retour, amener une collision sanglante, et je suis bien persuadé que vous êtes aussi désireux que moi d'éviter une pareille catastrophe. »
Si ce jeune homme n'est pas acteur, il mériterait de l'être. Chacune de ses paroles portait, entendue distinctement par tous. La foule l'acclama, et à l'unanimité promit d'attendre. Nous les vîmes alors, lui et M. Victorien Sardou, prendre leurs mouchoirs et les attacher au bout de leurs cannes. Peut-être n'eurent-ils pas tort , car lorsqu'ils s'engagèrent hardiment dans l'avenue centrale, je suis loin d'être convaincu qu'ils ne jouaient pas là leur vie. J'ai une vue excellente, et je distinguai un mouvement franchement hostile de la part des troupes gardant la porte principale, et un officier de mobiles qui suivait à distance les parlementaires partageait, à n'en pas douter, mon appréhension, car il se masquait prudemment derrière les arbres, s'abritant autant que possible. Sans prétendre être plus sage que la plupart de mes semblables, je me permets de douter que beaucoup de ceux qui suivaient alors du regard M. Sardou et son compagnon, aient suspecté le but véritable de la mission périlleuse qu'ils s'imposaient. En réalité, ils voulaient simplement éviter l'incendie et n. 15
le pillage des Tuileries. Je ne voudrais pas non plus calomnier la garde impériale et ses officiers, mais je ne crois pas que cette noble pensée leur ait même traversé l'esprit. Que leur importait le superbe édifice, maintenant que l'une de leurs idoles l'avait quitté, sans doute pour toujours, et que l'autre s'apprêtait à fuir? Quoi cju'il en soit de leurs sentiments, leur mouvement fut, je le répète, des plus marqués. J'ai oublié de vous dire que la porte intérieure était fermée, et je vis M. Sardou parlementer à travers les grilles avec un des gartiiens. Un officier général sortit aussitôt, accompagné d'un civil, juste au moment oij la foule, jusqu'alors immobile, commençait à s'ébranler, et moi avec elle. Tout à coup l'officier monte sur une chaise ; je reconnais le général Mellinet ; son compagnon, c'est M. de Lesseps, resté debout auprès de lui. La garde impériale disparaît, ce que voyant, le peuple, qui ne redoute plus les coups de fusil, s'avance rapidement jusqu'à quelques pas de la grille. Une acclamation formidable retentit ; elle salue la chute du drapeau impérial, lentement amené du sommet du toit. « Messieurs, s'écrie le général, les Tuileries sont dé- « sertes, l'Impératrice est partie. Mais il est de mon « devoir de garder le palais, et je compte sur vous pour « me seconder. » Il parlait toujours sans que la foule cessât pour cela d'avancer. Je crus le moment critique arrivé et le palais envahi en dépit des discours du général... lorsque voici que soudain la porte principale s'ouvre et qu'en sortent les gardes mobiles ; ils se massent sur deux rangs. On ouvre les grilles, la foule se précipite, mais les mobiles sont là, pour prévenir toute incursion intempestive dans l'intérieur du palais, et quelques minutes après nous nous retrouvons sur la place du Carrousel. C'est ainsi que, pour un temps, et par sa présence d'esprit, M. Sardou sauva bel et bien les Tuileries.