‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 127 sur 200 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

terprète du sentiment de ses concitoyens. Ce n'était en rien le cas du sot faisant école ; je croirais plutôt que les muettes aspirations de visionnaires ignorés, flottant dans l'air ambiant, s'étaient comme condensées dans le cerveau du visionnaire par excellence, qui, doué, lui, du don d'éloquence, donna corps à ces rêves épars. Ajoutons pourtant que son éloquence ne dépassa guère, en cette occasion, les limites d'un sublime radotage.

Tout Paris néanmoins avait été subitement transformé en un vaste champ de manœuvre, et le cliquetis des armes résonnait nuit et jour à travers la cité. On ne rencontrait plus dès lors de bandes chantant dans les rues; toutefois les passants écoutaient toujours avec un pieux respect les artistes ambulants, hommes et femmes, exécutant les airs patriotiques de certains opéras, légèrement modifiés pour la circonstance. Le 'i Pars, beau mousquetaire yi , d'Halévy, était devenu « Pars, beau volontaire » ; le « Guerre aux tyrans » du même compositeur, « Guerre aux AU'inands n (i), et ainsi de suite.

Tous les théâtres avaient à cette époque fermé leurs portes ; la Comédie-Française, qui avait, je crois bien, tenu bon la dernière, rouvrit presque aussitôt les siennes pour donner chaque semaine deux, quelquefois trois représentations au profit des victimes du siège. Néanmoins, plusieurs locaux y avaient été aménagés pour recevoir les blessés. De même une partie du nouvel Opéra encore inachevé était occupée par un commissariat, tandis que le reste du bâtiment, transformé en caserne, abritait les gardes mobiles provinciaux, dirigés par milliers sur la capitale et que les camps ne pouvaient plus contenir. On vit alors ce spectacle unique, véritablement prodigieux et jusqu'alors inédit :

(i) Airs tirés des Moiisqueiaires de la Reine et de Charles VI.

L' Editeur .

le Parisien recevant, sans les toui-ner en dérision, des provinciaux dépaysés, et mieux encore, toujours convaincu qu'il est bon, malgré la gravité des circonstances, de mêler le plaisant au sévère, on le vit, pour rehausser la cordialité de son accueil, faire à ses nouveaux hôtes les honneurs des curiosités de Paris ! Merveilles que considérait d'un œil impassible le Breton aux longs cheveux, maigre de corps et lourd d'esprit, marmottant je ne sais quel inintelligible jargon, qui pouvait tout aussi bien être quelque invocation à ses vieilles divinités païennes qu'un tribut de légitime admiration, tandis que plus rusés et plus cyniques, sans être plus émus, jugeant d'après leur goût de l'épargne et du lucre, les dix mille paysans fraîchement amenés des herbages normands s'écriaient sans vergogne : « C'est ben beau, mais ça a dû coûter gros ; c'est ben de l'argent qu'on aurait pu épargner ! » Même à cette heui:e suprême, ils ne pouvaient se défendre d'un sentiment d'amertume en pensant qu'ils avaient dû contribuer pour leur quotepart à l'érection de ces splendeurs architecturales.

Le Cirque Napoléon et le Cirque de l'Impératrice — la République n'avait pas eu encore le loisir d'en changer la dénomination — remplissaient l'office de bureaux de consignation pour ces cargaisons humaines ; on les y amenait à leur arrivée qui, en général, avait lieu de nuit. Dès le lendemain matin, il étaient transférés à leurs campements respectifs où commençait surle-champ leur éducation militaire. Sur le mérite de la méthode adoptée, je crains d'être un juge peu compétent, mais je dois avouer que je fus loin d'être puissamment impressionné par la science que déployaient les instructeurs.

Les jardins des Tuileries avaient été fermés au public, qui devait se contenter d'admirer à distance l'artillerie et les longues rangées de chevaux qu'on y avait parqués. Etait-ce la distance même qui prêtait

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