‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 128 sur 200 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

un enchantement à ce spéciale? Il faut le croire, car la foule ne se lassait pas de s'extasier devant les mitrailleuses. Quant aux artilleurs de service, ils ne manquaient pas de temps à autre de régaler à travers la grille les badauds du premier rang d'un cours improvisé d'artillerie pratique. Si cruellement ébranlée qu'eût été la confiance populaire à bien des égards, la foi du moins restait entière en ces engins de mort.

Le vacarme effrayant qui avait signalé les premières semaines de la guerre s'était calmé sans que la physionomie de Paris, toutefois, eût rien de découragé et d'abattu. Le gaz brillait encore étincelant, les cafés regorgeaient de clients, et toutes les tables des restaurants étaient occupées ; nous n'étions pas encore investis, et l'idée de pénurie, sans parler même de famine, bien que très discutée comme éventualité, n'avait pas passé à l'état de fait patent et irrécusable. « Cela n'arrivera jamais, disaient et pensaient bien des gens, et tous ces racontars à propos des rations déjà parcimonieusement distribuées ne sont qu'inepties pures. » Les journaux, de leur côté, en faisaient le thème inépuisable de leurs plaisanteries; ils riaient aussi dans le principe des télégrammes du roi de Prusse à son épouse, mais bientôt la plus simple pudeur les força d'abandonner ce dernier sujet.

Une chose évidente dès le début du siège, c'est que, si profond que pût devenir sous d'autres rapports le dénuement général, le vin du moins, loin de manquer, coulerait toujours à profusion pour réjouir le cœur de ces hommes qui prétendaient mieux faire et plus oser que le commun des mortels.

Chose assez curieuse, bien que j'eusse passé la majeure partie de mon existence à Paris, je n'avais jamais visité les entrepôts de vins et de spiritueux; j'étais en fait absolument ignorant de tout ce qui concerne l'approvisionnement de la capitale. Désireux d'être mieux

26o UN ANGLAIS A PARIS.

instruit, j'écrivis à un des chefs de la maison qui me fournissait depuis bien des années mon vin et mes liqueurs, pour le prier de me faire faire cette visite.

Je crois que l'Entrepôt général n'occupait pas à cette époque moins de vingt-cinq hectares (i), ce qui implique comme emmagasinage plus de trois fois cette superficie; car, outre les caves, les bâtiments extérieurs ont souvent trois ou quatre étages. L'Entrepôt se composait, et se compose encore, je crois, de trois quartiers distincts : l'un afïecté aux vins ; l'autre aux alcools ; le troisième, bien plus restreint, aux huiles de table: La dernière aile renferme les caves de l'Administration générale des hospices. Les caves réservées aux alcools étaient complètement vides lors de ma visite, leur contenu avait été transféré non loin de là, dans un caveau à l'épreuve des bombes et des obus.

J'étais venu pour voir, j'avais vu ; ce qui ne m'empêcha pas de me trouver, en quittant les caves, tout aussi mal édifié qu'en y entrant; l'énormité même du stock m'avait positivement abasourdi, et je n'aurais pas su mieux qu'un petit enfant évaluer la quantité de vin emmagasiné là. Mon guide riait sous cape de mon ébahissement.

— Tout ceci va s'éclaîrcir, rassurez-vous, me dit-il, en serrant la main à un de ses principaux employés. Monsieur vous dira, à un hectolitre près, la quantité de vin ordinaire que nous avons en réserve. Vous connaissez approximativement la population de Paris, elle s'est fortement accrue pendant ces derniers jours, mais elle est, selon toute probabilité, appelée à diminuer pendant le siège, si siège il y a ; en tout cas, cette augmentation momentanée ne monte certainement pas à cent mille.

(i) L'auteur dit : 60 acres, mesure anglaise, ce qui donue exactement 2,428 ares 026, l'acre étant de 40 ares 467 1 .

{Note du J'raditcteiir .)

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