‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 129 sur 200 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Maintenant, ■ — ■ s'adressant à son employé, — - voulezvous dire à monsieur ce que vous avez en dépôt?

— Nous avons en cave, à l'heure présente, seize cent mille hectolitres de vin ordinaire, répondit celuici ; nous en avions, il y a dix jours, environ cent mille de plus, mais les marchands de vin, restaurateurs et autres se sont depuis largement approvisionnés. Je ne fais pas entrer les vins fins en ligne de compte, car ils sont en bien moindre quantité, et d'ailleurs il n'est pas présumable qu'on en ait besoin; mais, le cas échéant, ils suffiraient encore à la consommation de bien des semaines. On jieut évaluer le nombre d'âmes à l'intérieur des fortifications à un million sept cent mille, mettons un million huit cent mille avec le récent accroissement : cela fait, en conséquence, y compris les derniers achats des liquoristes, cent litres par individu, homme, femme ou enfant. Je ne comprends dans mon calcul ni le contenu des caves particulières, ni l'approvisionnement des marchands de vin antérieur à ces derniers dix jours. Notez que le vin ordinaire n'est pas sensiblement plus cher que dans les années de grande abondance : il coûte 25 ou 30 francs de moins qu'en 1854 ou 1855, par pièce de deux cent dix à deux cent trente litres. Le vin ne passe, en outre, par les mains d'aucun regrattier; aussi n'est-il pas probable que nous en soyons de longtemps réduits à boire de l'eau.

En revenant à Paris, nous remarquâmes des bœufs, des porcs et des moutons parqués dans les squares publics et sur les boulevards extérieurs; le gazon rabougri des squares avait déjà entièrement disparu, et il sautait aux yeux que, quelque soin qu'on prît, le bétail ne pouvait moins faire que de se détériorer dans des conditions pareilles; le fourrage, sans contredit, manquerait avant peu : avant l'investissement, il avait déjà dépassé plus de deux fois son prix ordinaire. De plus, d'après les gens compétents, il était à craindre, dans le cas d'un

automne pluvieux, que le bétail, resserré en des emplacements aussi restreints, fût atteint de maladies épidémiques qui le rendissent absolument impropre à l'alimentation. Dans la perspective de cette éventualité, les doctes membres de l'Académie des sciences commençaient à se livrer à de savants conciliabules dont le résultat restait encore inconnu.

Nous rentrions à pied comme nous étions venus ; il y avait éclipse totale des voitures de maître, et bien que les omnibus et les fiacres marchassent comme de coutume, leur circulation était fort entravée par de longues files de fourgons, pesamment chargés de caisses de bois blanc toutes neuves et renfermant évidemment des boîtes de conserves. Peu de femmes dans les voitures publiques, et tous les hommes, ou presque tous, armés d'un fusil. C'étaient les futurs défenseurs de la capitale revenant de Vincennes, où l'on distribuait des armes de l'aube à la nuit close. Défait, voir un ouvrier non muni d'un fusil ou d'une pioche, d'un pic ou d'une bêche, devenait une vraie curiosité, car ils avaient été en grand nombre engagés pour aider les soldats du génie à creuser les tranchées, faire les terrassements, etc.

Je ne puis pas plus aujourd'hui que je ne le pouvais alors parler en toute connaissance de cause de l'utilité de ces moyens de défense ; il en est un cependant qui me parut fort mal conçu. Je veux parler de l'incendie des bois avoisinant Paris. Instruits par la dure expérience acquise à Wœrth et à Forbach, les généraux chargés de la défense de Paris ne pouvaient laisser subsister ces bois ; mais quelle nécessité y avait-il de les détruire comme ils le firent? Malgré l'activité déployée, il restait encore des milliers de mains oisives désireuses d'être utilisées. Pourquoi n'aurait-on pas abattu et détaillé les arbres pour fournir Paris de bois de chauffage en vue de son prochain hiver? Il ne manquait pas

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