CHAPITRE XII
alors de chevaux disponibles, et cette mesure aurait eu le double avantage de permettre de réserver le charbon pour l'usine à gaz et de munir contre les rigueurs de la mauvaise saison des centaines de malheureux, dont les souffrances eussent été bien allégées par un supplément de lumière et de chaleur. Je n'ai pas personnellement beaucoup souffert pendant le siège; mais, d'après tout ce que j'ai vu, je conclus hardiment que des privations au point de vue de l'alimentation sont plus aisément, je dirai presque, sont gaiement supportées dans une chambre chaude et à la claire lueur d'une bonne lampe.
Je n'insiste pas sur la quantité d'huile minérale qu'on perdit en essayant de s'en servir pour mettre le feu aux forêts, car cette tentative échoua la plupart du temps.
Cependant le patriotisme était poussé au paroxysme par les récits enflammés de l'héroïque défense de Strasbourg par le général Uhrich. La statue représentant la capitale de l'Alsace devenait, de la part du Parisien, le but d'un pieux pèlerinage, l'objet d'un culte touchant, bien que l'effet en fût trop souvent gâté par l'éloquence ampoulée de maints Joseph Prudhomme tenant avec emphase à leurs fils des discours préparés en réalité pour la galerie et qui rappelaient forcément à l'auditeur impartial le sarcasme de Heine : « Tous les Français sont acteurs, et les moins bons sont sur les planches. » Quoi qu'il en soit, il est certain qu'en l'occurrence les amateurs serraient de près les acteurs de profession. Du reste, le public, bon prince, ne se montrait pas d'une sévérité outrée et octroyait volontiers ses applaudissements au sentencieux harangueur qui s'éloignait noblement, suivi de son rejeton, savourant à part soi sa propre éloquence, pénétré tout à la fois de l'intime conviction qu'il était né orateur et de l'orgueilleuse conscience qu'il venait de remplir un devoir sacré envers sa patrie en débitant ses solennelles platitudes.
La suite logique de cette représentation d'amateur n'était, en général, pas difficile à pronostiquer. Le lendemain matin, un fait divers de quelque obscure feuille de chou relate l'incident; M. Joseph Prudhomme, débordant de joie, dépose sa carte chez le publiciste, auteur de l'article; le journaliste lui retourne la sienne et pour six grands mois devient le commensal habituel du ménage Prudhomme. Et la liaison se dénoue brusquement, neuf fois sur dix, par l'ahurissement de M. Prudhomme, découvrant que sa légitime épouse, par excès d'amitié, va veiller au confort domestique le plus intime de leur hôte jusque dans sa chambre de garçon!
Ceux qui ne péroraient pas, c'étaient les Duruy, les Meissonier et des centaines d'autres que je pourrais citer. L'éminent historien, grand maître de l'Université, endossait à soixante ans l'uniforme de simple garde national et s'acquittait de son service comme le plus humble des artisans dont il ne se distinguait que par sa croix de grand officier de la Légion d'honneur; le grand peintre en agissait de même.
En thèse générale, le petit boutiquier français, mibourgeois, mi-manant, est la plus sotte et la plus pompeuse des créatures, lorsqu'il n'est pas par surcroît sordide et méprisable.
Voici un fait dont je garantis l'authenticité et qui met bien ce type en lumière. Lors de l'escarmouche dans laquelle fut tué le lieutenant Winslow, l'auberge de Schirlenhoff où déjeunaient les officiers allemands, quand ils furent surpris par le général de Bernis et par ses hommes, cette auberge avait essuyé quelques dégâts. Déjà le général mettait le pied à l'étrier pour emmener ses prisonniers , lorsque apparut monsieur l'aubergiste qui lui demanda froidement à qui il devait présenter la note de la casse subie par son mobilier.
— A l'ordinaire, les perdants payent les pots cassés.