CHAPITRE II
« Après les mariages espagnols, la reine Isabelle témoigna le désir de me donner une preuve signalée de sa reconnaissance, — reconnaissance de quoi? Dieu seul le sait, car pour ma part, c'est la seule transaction que je voudrais pouvoir effacer de ma carrière politique. — Elle me conféra donc le duché de San Antonio, et m'en envova le brevet avec une lettre fort affectueuse. A parler franc, je fus positivement bouleversé de cette marque de royale bienveillance, par la bonne raison que je ne voulais pas accepter ce titre. D'un autre côté, il m'en coûtait d'offenser la reine en déclinant la haute distinction qu'elle m'oi.rait, je n'en pouvais douter, mue par le sentiment le plus généreux. J'allai voir Louis-Philippe et lui exposai les difficultés de ma situation, ajoutant que le nom de Guizot me suffisait parfaitement. « Vous avez raison, me dit le Roi, remettezvous-en à moi, j'arrangerai les choses. » Et il les arrangea, au grand déplaisir de M. de Salvandy, qui avait également reçu un titre, mais qui ne put l'accepter quand son premier ministre refusait le sien.
« La Reine m'envoyaalors ce tableau. Quelques journalistes malicieux dirent, à cette époque, qu'il était symbolique de son propre état conjugal; car, croyez-le bien, l'état... physiologique de don François d'Assise était le secret de Polichinelle, quoique beaucoup de vos compatriotes aient soutenu qu'il ne s'ébruita qu'après le mariage. Personnellement, j'étais tout à fait opposé à cette union ; elle fut le résultat d'une intrigue de cour, et non d'une question ministérielle, comme l'a voulu dire lord Palmerston, La vérité, c'est qu'il est, lui, — et le gouvernement anglais par lui et avec lui, — moralement et virtuellement responsable des erreurs subséquentes d'Isabelle.
« Savez- vous quel fut son ultimatum, une fois le mariage contracté, et lorsqu'il n'y eut plus moyen de revenir en arrière? Non ? Eh bien ! je vais vous le dire.
« Si Isabelle, d'ici à un an, n'a pas d'enfant, il y aura « une guerre entre la France et l'Angleterre. » Vous en pouvez tirer les conséquences. Quant à moi, dès lors, je vous en préviens, je me suis lavé les mains de toute cette affaire. Mais les Français aussi bien que les Anglais n'ont jamais voulu me croire, et l'histoire enregistrera que l'austère M. Guizot — c'est ainsi qu'on m'appelle — s'est prêté alors à des agissements dont aurait rougi la plus dégradée des entremetteuses.
« Ce n'est pas la seule fois, au reste, que mes intentions ont été mal comprises et mal interprétées ; que dis-je ? on m'a reproché des choses dont j'étais aussi innocent qu'un petit enfant. En 1846, au moment même de l'imbroglio espagnol, le comte de Montalembert monta un jour à la tribune de la Chambre des pairs, et déclara que c'était une honte pour la France d'avoir mendié à la Russie le tombeau de Napoléon.
« La vérité était que la France n'avait rien mendié du tout. La partie principale du monument des Invalides était le sarcophage ; l'architecte Visconti tenait absolument à ce qu'il fût en porphyre rouge; nous étions, M. Duchâtel et moi, du même avis. Alais où se procurait-on du porphyre rouge, nous n'en avions malheureusement pas la moindre idée. Les carrières d'Egypte d'oLi le tiraient les Romains étaient épuisées. Des recherches faites dans les Pyrénées et dans les Vosges n'avaient donné aucun résultat, et de guerre lasse nous allions renoncer au porphyre quand la nouvelle arriva au ministère de l'intérieur que la pierre que nous désirions existait en Russie.
«Mon collègue, M. deSalvandy, envoyait justement M. Léouzon Le Duc dans le Nord en mission spéciale; je le chargeai d'aller jusqu'à Saint-Pétersbourg s'entendre avec notre ambassadeur, le comte de Rayneval, sur les meilleurs moyens de se procurer du porphyre. Quelques mois après, je reçus de M. Le Duc des spé-