‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 131 sur 200 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

lui répondit le général en éclatant de rire; mais la France est assez riche pour se permettre de renverser la règle établie. Tenez; voilà le double de ce que vous réclamez.

Autre histoire, aussi authentique que la première. Peu avant le siège, un câble avait été placé secrètement dans le lit de la Seine entre Paris et le Havre. Deux petits boutiquiers de Saint-Germain révélèrent, pour une somme d'argent, ce fait aux Allemands qui ne soupçonnaient que vaguement l'existence de ce câble et qui très certainement ignoraient où se trouvaient sur la rive ses points d'attache : un de ces gredins fut découvert après le siège, l'autre parvint à s'échapper. Celui qui passa en jugement allégua sa pauvreté comme excuse et n'eut à subir qu'une condamnation dérisoire. Il transpira, par la suite, qu'il avait été grassement payé pour sa trahison et avait dupé son complice dans le partage des bénéfices de ce honteux marché.

Arrêtons-nous plutôt à considérer la situation sous un autre point de vue dont le contraste réconfortera notre pensée, car, sans parler de ceux qui s'apprêtaient à verser leur sang sur les champs de bataille, des centaines d'obscurs héros, dans une indifférence sublime de leur vie, enviaient le sort d'un Ravaillac ou d'un Balthazar Gérard. S'il leur eût été donné d'accomplir leur sinistre dessein, quelle eût été leur récompense? L'histoire ne les eût-elle pas traités de régicides, assimilés peut-être au rang d'assassins soudoyés, et signalés au mépris de la postérité comme des fanatiques sanguinaires? Et l'histoire, pour cette fois, aurait eu tort, car n'étaient-ils pas bien plus estimables dans leur folie coupable en somme, mais si désintéressée, que les Jules Favre et les Gambetta se posant en sauveurs du pays, quand ils n'étaient, en réalité, les sauveurs que de leur clientèle politique, bande besogneuse et avide, et de leurs compagnons d'aventure?

En dehors de ces exaltés, il y avait encore la légion des inventeurs de systèmes impossibles pour l'anéantissement instantané des trois cent mille Allemands cernant Paris; esprits paradoxaux qui fournirent la note comique dans le thème sombre de ce drame terrible, ces inventeurs assiégeaient sans relâche le ministère de la guerre, et, bon gré, mal gré, ils se faisaient écouter des employés du ministère inclinés après tout à la patience par l'espoir inavoué de devenir , en cas de réussite, « quelque chose dans l'affaire ».

« Je me demande de temps en temps si je suis officier d'état-major ou médecin à Charenton », nous disait un soir le prince Bibesco. Et il ajouta : « Depuis hier matin, j'ai reçu bien certainement une douzaine d'inventeurs; chacun d'eux voulait voir le général Trochu ou le général Schmitz et ne se laissait qu'à grand'peine persuader que je pouvais sans inconvénient les suppléer. Le premier, à lui seul, réussit à m'anéantir et me laissa sans force pour résister aux autres et les congédier poliment; si bien qu'ils auraient pu décider de me parler sans discontinuer pendant vingt -quatre heures, je me serais soumis docilement à les écouter. Ce terrible homme était à peu près de la taille de M. Thiers. La brièveté de son exorde fut en rapport avec la petitesse de sa stature; une phrase lui suffit. « Monsieur, me dit-il, d'un coup j'anéantis les Allemands. » N'étant pas sur mes gardes et pris sans fard, je ne pus, en dépit de l'étiquette qui exige toujours un sérieux absolu, me défendre de lui répliquer : « Avant de frapper ce coup, permettez-moi de bourrer ma pipe. » « Cependant mon visiteur étalait sur la table une immense feuille de papier. « Je ne suis pas un inventeur, poursuivait-il imperturbable , je me borne à appliquer aux circonstances actuelles les leçons de l'histoire et à modifier légèrement la ruse antique du cheval de Troie. Voilà Paris avec ses quatre-vingt-seize bastions, ses

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