CHAPITRE XII
forts, etc. Je tire trois lignes : sur la première ligne, j'établis vingt-cinq mille hommes faisant mine d'attaquer les positions septentrionales de l'ennemi; vingtcinq mille hommes encore, établis sur la seconde, paraissent menacer par le sud les positions allemandes; ces cinquante mille agresseurs sont très ostensiblement en vue des assiégeants, car ils se mettent en marche une heure environ avant le crépuscule. La nuit tombe, et c'est le moment que je choisis pour lancer mon réel corps d'attaque de cent cinquante mille hommes que je protège et dissimule complètement par une muraille mobile formée d'une plaque de fer noirci à la fumée. C'est là toute ma découverte. Mes cent cinquante mille hommes, abrités derrière leur mur, pénètrent sans encombre jusqu'aux lignes prussiennes ; cent mille d'entre eux, visant par-dessus la plaque, accablent l'ennemi, tandis que les cinquante mille autres poussent lentement la machine en avant. Douze coups par homme font douze cent mille coups; c'est plus qu'il n'en faut pour causer une panique parmi les Allemands qui ne comprennent pas d'oii vient la fusillade, car mon mur est sombre comme la nuit même. A supposer cependant que ceux qui gardent le camp tentent de se défendre, leurs projectiles rejaillissent contre la plaque de fer qui, abandonnée ensuite, s'il le faut, par nos hommes, tombe à terre, tandis que ceux-ci profitent de leur liberté pour compléter leur victoire à l'arme blanche. » « La proposition de mon second visiteur n'était pas moins formidable. Il s'agissait cette fois d'un marteaupilon, mesurant modestement quinze milles de circonférence (i) et pesant dix millions de tonnes. Il serait soulevé au moyen de ballons à une certaine altitude. On attendrait un vent favorable soufflant dans la direction de Versailles ; une fois le marteau arrivé sur la
(i) Le mille anglais est de 1,609 mètres 03. — Notedu Traducteur.
ville, on couperait les cordes, et... tout l'état-major et le corps d'armée allemands ne seraient plus que de la bouillie.
« Un troisième m'exhiba le plan d'une mitrailleuse à musique qui porterait la mort et la destruction dans les rangs des Prussiens en jouant du Wagner, du Schubert et du Mendelssohn ; la préférence serait donnée surtout au premier de ces compositeurs. « Les Allemands, disait-il, aiment trop la musique pour pouvoir résister à la tentation d'écouter. Ils s'approcheront par milliers quand fonctionneront mes mitrailleuses. Nous les aurons à notre merci. » J'ai demandé à ce nouvel Orphée de m'en voyer comme échantillon un petit modèle de ces boîtes à musique assassines, ajouta en terminant le prince Bibesco, et il y a consenti de fort bonne grâce. »
Je me laissai entraîner un autre soir à l'Alcazar, que je connaissais déjà pour être allé y entendre Thérésa. Cette fois, nous étions conviés à assistera une « Exposition d'engins de guerre » accompagnée d'un cours pratique sur leur emploi.
Les assistants étaient aussi gais et aussi en train que si les Prussiens avaient été à cinq cent mille lieues de Paris, plus gais peut-être même que lorsqu'ils venaient entendre chanter : Rien n'est sacré pour un sapeur! car ils étaient, pour l'heure, appelés à prendre une part active à la représentation . Le conférencier débuta par l'exhibition de plastrons à l'épreuve des balles, lesquels permettraient au soldat de s'avancer sans crainte sur l'ennemi, « car, ajoutait-il, ils rendent invulnérable la partie du corps qu'ils recouvrent ». Un farceur de l'assistance lança au sujet des « fuyards » une remarque que je ne puis guère transcrire ; mais le démonstrateur, un major espagnol ou italien, à en juger par son accent, n'en fut pas le moins du monde démonté. Il plaça son plastron sur une planche verticale en forme de cible et se mit à tirer dessus avec un revolver à la distance de