‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 133 sur 200 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

quatre ou cinq pas. Le susdit coussinet, quoique bel et bien roussi, ne fut effectivement pas transpercé; mais ce succès n'enleva pourtant pas d'emblée la confiance des spectateurs. « Prenez vous-même le plastron, s'écria l'un d'eux, et laissez-moi vous tirer dessus. » Proposition qui fit s'allonger le nez du major. « Avez-vous jamais tenté l'expérience sur un animal vivant? » questionna un autre. « Parfaitement, répliqua notre homme, j'ai expérimenté sur mon clerc. » Candide aveu accueilli par une explosion de rires et bientôt suivi d'une véritable clameur réclamant à grand fracas le susdit clerc qui, je n'ai pas besoin de le dire, ne parut pas. Un caporal de la garde nationale proposa alors de faire une nouvelle expérience sur le major blindé de son plastron, en le chargeant avec un chassepot armé de sa baïonnette; sur quoi, major et plastron, l'un portant l'autre, s'éclipsèrent sans plus et subito derrière les coulisses.

L'inventeur qui vint après exposa un appareil pour éteindre les incendies ; l'assistance ne se déclara pas satisfaite d'une simple explication verbale, et plusieurs voix s'élevèrent proposant de mettre le feu à l'Alcazar. Il s'ensuivit une légère panique aussitôt réprimée, et cette représentation mouvementée continua au milieu des plaisanteries, des cris et des rires du public. Ces conférences n'aboutissent, chacun le sait, à aucun résultat pratique, mais elles aident à tuer le temps ; c'est, après le théâtre, ce qu'il y a de mieux comme distraction.

Nous étions déjà à cette époque complètement bloqués ; le monde finissait pour nous aux fortifications. Le dernier train de la Compagnie du chemin de fer d'Orléans avait quitté Paris le 17 septembre au soir. Quant aux autres lignes, elles ne fonctionnaient plus depuis un jour ou deux, ayant mis à l'abri en lieu sûr la meilleure et la plus considérable partie de leur matériel

roulant. Ce qui en restait : wagons de troisième classe débarrassés de leurs banquettes, fourgons de bagages et de marchandises lavés avec soin, trucs pour les bestiaux, préalablement planchéiés, s'était métamorphosé en habitations temporaires pour les malheureux suburbains obligés de chercher refuge dans l'enceinte de la capitale. Aussi les principales gares offraient-elles à l'intérieur le spectacle le plus propre à réjouir le cœur d'un peintre de genre. Sur les trottoirs, ces squatters improvisés lavent et cuisinent à qui mieux mieux ; l'intérieur des voitures fait office tout à la fois de salon et de chambre à coucher, et l'ingéniosité, sinon le goût, n'a pas manqué à cet aménagement. La partie féminine de la colonie ne quitte guère son foyer d'aventure , mais les hommes travaillent aux fortifications ou rôdent dans Paris. On n'a réussi à caser dans l'intérieur que la moindre partie des dieux lares et des richesses domestiques ; le surplus est empilé à l'entrée. Les favoris de la maison, chiens ou chats, n'ont pas encore été sacrifiés aux nécessités de l'alimentation, et ces derniers surtout se croient transportés en plein pays de cocagne, car les rats et les souris pullulent dans les entrepôts de marchandises. Çàet là, gravement, une chèvre s'avance d'un pas majestueux , dans une béate inconscience du sort qui la menace; et Chanteclair, le coq, entouré de son harem emplumé, tâche de tirer le meilleur parti possible de la situation.

Bien certainement, cet énorme et subit afflux de population n'a pu être, en totalité, abrité de la sorte, mais des mesures ont été prises pour que personne ne reste sans asile. Tous les appartements vacants, depuis le plus somptueux du faubourg Saint-Honoré et des Champs-Elysées jusqu'aux plus humbles des quartiers populaires, ont été mis à réquisition, et voici que le pot-au-feu chante et mijote dans une superbe cheminée de marbre, tandis que Jacques Bonhomme

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