‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 134 sur 200 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

ébaubi se mire dans des glaces gigantesques dont l'existence seule le plonge dans la stupéfaction. Toutefois, les logements fermés par suite de l'absence de leurs locataires en villégiature en Suisse, en Angleterre, à Nice ou autres lieux n'ont pas encore été ouverts par ordre des autorités.

Dès que l'investissement fut complet, la manie de voir partout des espions, qui régnait déjà furieusement, devint une rage et tourna à l'épidémie. On ne peut douter qu'il n'y eût alors des espions à Paris, mais ils ne flânaient certes pas dans les rues, et pour les découvrir, j'en suis absolument certain, c'est dans le personnel des ministères qu'il aurait fallu les chercher. Car pour un étranger, à moins qu'il ne parlât français sans le plus léger accent, c'eût été pure folie d'accepter une mission de ce genre; et parmi les étrangers, combien y en avait-il et y en a-t-il encore qui, si parfaitement qu'ils sachent le français, ne trahissent de temps à autre leur origine par une prononciation imparfaite? Il n'y avait, d'autre part, rien à espionner dans les rues. Néanmoins l'idée fixe de l'espionnage atteignit alors une période d'acuité inimaginable. La majorité des gardes nationaux ne semblaient avoir d'autre occupation que la recherche de ces espions. Un pauvre prêtre espagnol fut arrêté pour être allé, trois fois dans la même après-midi, réclamer chez le cordonnier la seule paire de souliers portables qu'il possédât. Malheur à l'homme ou à la femme assez malavisé pour tirer dans la rue un carnet ou un portefeuille de sa poche ! Etiez-vous d'habitudes studieuses ou aimiez-vous simplement à prolonger votre veillée tard dans la nuit? la mince lueur filtrant à travers vos rideaux soigneusement baissés vous exposait alors à la brusque et intempestive invasion d'une demi-douzaine de gardes nationaux, grossiers et bravaches ; votre concierge terrorisé se levait en toute hâte pour vous voir entraîner au prochain commissariat de police, oii vous

pouviez enfin vous expliquer ; à moins, ce qui était pire encore, que vous ne fussiez conduit au corps de garde îe plus voisin ; là, le lieutenant de service se faisait un point d'honneur d'agir en vrai troupier, c'est-à-dire suivant sa manière d'apprécier la chose, d'être brutal, malhonnête, et, pour brocher sur le tout, d'une familiarité révoltante. De l'officier de police, vous pouviez obtenir un semblant d'excuse pour avoir été ainsi, sans l'ombre d'un motif plausible, dérangé et traîné dans les rues comme un malfaiteur ; mais le pseudo-militaire aurait considéré la moindre expression de regret comme attentatoire à sa dignité de rencontre.

Bien entendu, il arrivait parfois qu'on eût affaire à des hommes bien élevés, ne demandant qu'à réparer de leur mieux les stupides faits et gestes de leurs subordonnés ; j'eus la chance de tomber un soir sur un de ceux-là, et, grâce à ce fort galant homme, je me tirai d'un très mauvais pas. C'était le 20 septembre ; une première et malheureuse défaite, subie sous leurs propres murs, n'avait pas peu contribué à aigrir les sentiments des Parisiens. Il ne restait certainement pas alors à Paris plus d'une vingtaine d'Anglais, décompte fait des bandes d'Irlandais engagés pour saler des bœufs à l'abattoir de la Villette. Au nombre de ces Anglais se trouvait un groom qui, très dangereusement malade lors de l'exode général, n'avait pu y prendre part, et le docteur lui ayant formellement défendu tout déplacement, il n'avait même pas été possible de le transporter à l'hôpital. Le bruit m'en était venu aux oreilles, et comme ce pauvre diable était un très brave garçon, excellent travailleur, marié et chargé de famille, non content de lui venir en aide de tout mon pouvoir, j'allai le voir moi-même deux ou trois fois pour le remonter et l'égayer un brin. Il était en bonne voie de guérison , mais sa convalescence marchait lentement, très lentement. Son logement était situé dans une des rues latérales à l'ave-

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