CHAPITRE XII
nue de Clichy, il l'occupait depuis bien des années, et la portière de la maison avait l'esprit parfaitement au repos au sujet de sa nationalité, quoique parmi les basses classes le fait d'être Anglais fût loin de constituer une garantie suffisante contre le soupçon d'espionnage. Et d'ailleurs, cette nationalité, comment la faire constater par des gens du peuple, peu disposés à croire un suspect sur parole et incapables de distinguer à l'accent un Anglais d'un Allemand? A leurs yeux, tout étranger était pour l'heure nécessairement un Prussien, et un Prussien ne pouvait être qu'un vil espion. Toutefois, par suite des circonstances dans lesquelles il se trouvait, je n'éprouvais à cet égard aucune inquiétude pour mon protégé.
Par un hasard malencontreux, quelques jours avant l'investissement de Paris , la portière tomba malade elle-même et fut remplacée par un homme, et un homme de mine fort rébarbative. Il me regarda de travers lorsque, en réponse à sa question, je lui lançai le nom de mon malheureux compatriote, et sa méfiance sembla s'accroître encore à la vue d'une boîte que je portais sous le bras, et dont le contenu, jugé sans doute par lui formidable, n'était qu'un simple instrument de chirurgie. Sans m'arrêter à son air farouche, je grimpai l'escalier.
Ma visite se prolongea vingt minutes ou une demiheure environ. En redescendant, j'aperçus un rassemblement considérable encombrant le trottoir et la rue ; de plus, une douzaine de gardes nationaux rangés en demi-cercle, devant la porte de la maison, me fermaient toute sortie. Des cris nombreux accueillirent mon apparition : « Le voilà ! Le voilà ! » entendais-je de tous côtés. Un caporal avança sur moi : « Votre nom, citoyen ? me demanda-t-il, de l'air le plus fendant, et qu'est-ce qui vous amène dans cette maison ? » Je restai de sang-froid et lui répondis tranquillement que
je n'avais à lui indiquer ni mon nom, ni le but de ma visite; mais que s'il voulait me conduire à son lieutenant ou à son capitaine, j'étais prêt à leur fournir toutes les explications désirables. Mais il ne se tint pas pour satisfait. « Où est la boîte que vous portiez sous le bras? Que contenait-elle? Qu'en avez-vous fait ? » continua-t-il avec insistance. Sachant bien que ce serait peine perdue que de tenter de lui rien faire comprendre, je ne démordis pas de ma première réponse ; la cohue grossissait, on s'agitait autour de moi ; je requis derechef le susdit caporal d'avoir à me conduire au poste.
Volontiers, la racaille qui nous entourait m'eût jugé sans désemparer, jugé, c'est-à-dire, en l'espèce, pendu haut et court au plus proche réverbère. L'eussent-ils fait, que pas un n'eût été poursuivi comme meurtrier ; et le siège terminé, le gouvernement britannique, vu l'ancienneté de l'affaire, eût invoqué sans doute la prescription pour ne pas intervenir; bien plus, il n'aurait pas manqué de gens parmi mes compatriotes pour dire : « C'est bien fait, il l'avait assez cherché » ; car, à quoi pensais-je, en somm.e, de rester à Paris au lieu d'aller m'installer confortablement à Londres ou ailleurs? Aussi, en dépit de toute sa mauvaise grâce, n'en fus-je pas moins reconnaissant au caporal, lorsqu'il donna ordre à ses hommes de m'escorter, et son cri de : « En avant, marche ! » résonna à mes oreilles comme une délicieuse harmonie. Je suis retourné deux fois, depuis lors, avenue de Clichy, pour mon plaisir, ou plutôt pour déjeuner au célèbre restaurant du père Lathuile, et je conviens que la seule vue des réverbères me fit passer dans le dos un petit frisson rétrospectif.
Le trajet ne fut pas long pour arriver au corps de garde ; on l'avait établi dans une ancienne salle de bal ou de concert, car au fond de la pièce s'élevait encore un théâtre dont le décor représentait, autant qu'il m'en souvienne, un vieux château. Sur le plancher de la