CHAPITRE XII
scène, recouvert d'une épaisse couche de paille, étaient nonchalamment étendus une vingtaine de nos civiques guerriers ; d'autres, au contraire, causaient, assis autour des tables de bois sur lesquelles se consommaient naguère encore tant de saladiers de petit bleu. Les louches servant à remuer cette décoction pendaient encore aux murs, retenues par des chaînettes, car, dans ces parages, l'amour de toute propriété portative est si bien ancré dans l'âme des clients que les « 'chands de vin » s'arrangent en général pour tenter aussi peu que possible les doigts crochus de leurs habitués. La salle était sombre, bien que le gaz fût allumé, et il y flottait une intolérable odeur de paille humide et de vieux tabac .
Une partie de la populace qui m'accompagnait avait réussi à s'y introduire à ma suite en dépit des efïorts des gardes nationaux ; mon entrée causa un certain émoi parmi les premiers occupants ; mais le capitaine, informé de l'incident, sortit bientôt d'une autre pièce et procéda sans tarder à un interrogatoire sommaire. L'exposé du caporal fut net et bref :
— Cet homme est un étranger qui va voir constamment un autre étranger supposé malade. Ce soir, il est arrivé portant sous le bras une boîte qu'il a laissée chez son ami. Le concierge a des raisons de supposer qu'il y a là-dessous quelque chose de louche, car il ne croit pas à la maladie de son locataire, celui-ci cherchant à se faire passer pour pauvre, quand il vit grassement au contraire avec sa famille. Le prisonnier ici présent a refusé de me donner son nom et son adresse et de m'expliquer le but de sa visite.
— Qu'avez-vous à dire, monsieur? me demanda le capitaine, un homme de trente-cinq ans environ, appartenant évidemment à la classe élevée. Je découvris plus tard qu'il se nommait Garnier ou Garmier, et qu'il remplissait les fonctions de caissier dans une des
grandes maisons de commerce de la rue Saint-Martin. Il fut tué dans la dernière sortie des Parisiens.
C'était, depuis le commencement de la soirée, la première fois qu'on m'appelait « monsieur ». Je pris simplement une carte dans mon portefeuille et la lui tendis :
— Si cela ne vous suffit pas, lui dis-je, quelques-uns de vos hommes peuvent m'accompagner jusque chez moi et s'assurer que je ne donne ni un faux nom, ni une fausse adresse.
Il me regarda un instant.
— C'est tout à fait inutile. Je vous connais bien de nom, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connaître personnellement. J'ai vu votre portrait dans le magasin d'un de mes parents, — il me nomma un célèbre marchand de tableaux de la rue de la Paix, — et j'aurais dû vous reconnaître tout de suite, car il est d'une ressemblance frappante, mais il fait très sombre ici.
Et se retournant vers ses hommes et vers la foule :
— Je réponds de ce monsieur. Je voudrais que nous eussions dans Paris un millier d'espions étrangers de ce genre. La France n'a pas de meilleur ami que lui.
Je fus presque aussi effrayé des louanges du capitaine que je l'avais été du blâme du caporal, car elles m'attirèrent de la part de ces mêmes gens qui m'auraient volontiers pendu quelques minutes auparavant, une véritable ovation ; ce que voyant, M. Garnier m'invita à rester auprès de lui jusqu'à ce que mes amis de fraîche date se fussent dispersés. J'acceptai de grand cœur, et c'est pendant que j'attendais, assis dans la petite salle d'oîi il était sorti et où nous étions retournés, qu'il me raconta l'histoire suivante :
« — Mon principal service, monsieur, débuta-t-il, consiste bien moins à tuer des Allemands qu'à empêcher des individus parfaitement honnêtes d'être tués ou malmenés par le peuple. Pas plus tard que la nuit