‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 137 sur 200 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

dernière, on m'a amené trois hommes, tous trois de forts gaillards et Français, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute. Ils ne prenaient certes pas leur parti de leur arrestation, mais à chaque question que je leur posai, ils se bornaient à m'envoyer au diable. Ce n'était pas la tactique habituelle d'un espion présumé^ car un espion, en général, se montre fort doucereux et conciliant jusqu'à l'heure oia, considérant la partie comme perdue, il donne libre cours à son insolence. Je réfléchis toutefois que la violence de mes trois compagnons pouvait bien aussi n'être, somme toute, qu'une feinte habile, mais je ne pus, malgré tous mes efforts, me convaincre que d'une chose, c'est qu'ils étaient sinon ivres-morts, du moins abominablement gris. Leur crime était d'avoir été surpris, musardant, le nez contre terre, dans un champ contigu aux fortifications. De quelque façon que je m'y prisse, je ne pus obtenir d'eux aucune explication. A la fin, le plus solide des trois fît le geste de tirer un couteau de sa veste. Aussitôt, et non sans peine, une douzaine de mes hommes s'emparèrent de lui et réussirent à lui arracher son vêtement. Qu'aperçûmes-nous, dissimulé entre son gilet et sa chemise? une large lame, de l'aspect le plus terrifiant, véritable arme d'assassin,

— C'est un espion prussien, bien sûr! s'exclama en chœur toute la chambrée.

J'examinai avec soin le formidable couteau, tâchant de déchiffrer le nom du fabricant, et, ce faisant, je le flairai... A l'aide d'une bougie, je scrutai de nouveau la physionomie des prisonniers. — Ces gens-là sont ivres simplement, conclus- je aussitôt; ce que vous avez de mieux à faire, c'est de les reconduire chez eux.

— Mais le couteau ? insista le servent.

— Il n'y a rien à dire au sujet du couteau, répliquai-je.

— Je vous crois qu'il n'y a rien à dire, grommela le propriétaire de l'arme suspectée, vu qu'il me sert toute la journée à couper des provisions pour ces maudits Parisiens.

Mais mes hommes ne se contentèrent pas de cette explication, et m'entourant :

— Certainement vous avez fait un signe à cet individu, capitaine? hasarda le sergent; vous savez, quand vous avez approché son couteau si près de votre visage ?

— Pas du tout, mon ami; je le sentais simplement. Et il empoisonnait l'oignon !

Cet épisode vous donnera une idée, monsieur, de la vie qu'ils me font mener. Pourtant, ajouta-t-il, je vous demanderai comme un service personnel de ne parler à personne de votre mésaventure. Il n'y a pas de ma faute, comme vous voyez; mais nous sommes déjà en si mauvaise odeur au ministère de la guerre, que je ne voudrais pas que ce fait vînt encore corroborer notre réputation d'indiscipline tapageuse, hélas ! quelque peu justifiée. »

Je lui fis sans hésiter la promesse qu'il attendait de moi, et je l'ai, jusqu'à ce jour, tenue fidèlement.

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