CHAPITRE XIII
Le siège. — L'approvisionnement de Paris. — Ce que mangent et ce que boivent les Parisiens. — Ingéniosité des ménagères françaises. — L'hippophagie. — Les idées de M. Gagne. — Nouveaux jardins suspendus. — Gambetta quitte Paris en ballon. — Nadar et Napoléon IIL — Les pigeons voyageurs. — Un concert au Cirque National. — Un déjeuner pour deu.x chez Durand. — Le Roi s'amuse au Théâtre-Montmartre. — Ni gaz, ni bois, ni charbon. — Le prix de certaines denrées. — Bonne humeur gouailleuse des Parisiens. — Cupidité des marchands. — Littérature culinaire. — U Utopie de Thomas More. — Un exlieutenant de la légion étrangère nous invite à déjeuner. — Nous mangeons du rat. — Maigres ressources des indigents. — Provisions cachées. — Le beurre. — Menu du dîner des Gens de lettres du i"'' janvier 1S71. — Autre menu du Jockey-Club. — Le bombardement. — ■ Plus de pain! — Fin du siège.
Je ne suis pas militaire et n'ai rien d'un soldat; aussi ai-je assez naturellement laissé de côté les divers problèmes techniques et stratégiques qu'impliquaient la campagne et le siège. Mais, malgré mon ignorance en ces matières et en dépit des échecs réitérés subis par les troupes du général Trochu dans leurs tentatives de trouée, je reste convaincu que les Allemands n'eussent jamais pris Paris d'assaut. Bien des années auparavant, de Moltke avait exprimé dans sa correspondance son opinion à ce sujet, non pas précisément à l'égard de la capitale de la France, mais, de manière générale, à l'égard de toute ville fortifiée renfermant plus de cent mille habitants. Une telle agglomération, disait-il en substance, car je ne me rappelle pas le texte même de ses paroles, une telle agglomération
28o UN ANGLAIS A PARIS.
strictement bloquée et isolée du reste du monde succombe d'elle-même.
En conséquence, et il est presque oiseux de le dire, de toutes les questions sociales soulevées par un siège, le problème de l'alimentation devient pour l'observateur l'un des plus intéressants. Au reste, même dans des conditions normales, la manière de se nourrir de la moyenne des Parisiens vaut vraiment la peine d'être étudiée. Le Parisien passe en général d'un pôle à l'autre pour la plus sobre des créatures du monde civilisé. Je ne crois pas pourtant qu'il absorbe moins d'alcool que le commun des Anglais ou des Allemands. L'alcool que boivent les Français est plus coupé, voilà tout. Une femme ivre est, soit à Paris, soit en province, un spectacle fort rare; mais, d'un autre côté, il n'y a peut-être pas dans les basses classes une femme sur mille qui consomme moins d'une demi-bouteille de vin par jour; quant aux femmes du monde, il n'en est guère qui ne s'offrent avec leur café un ou deux petits verres de chartreuse après chaque repas. Souvent le soir, au café, on entend commander pour une dame un grog américain aussi bien que pour le cavalier qui l'accompagne. Et je parle ici de femmes distinguées par la naissance et par l'éducation, épouses d'hommes comme il faut et bien posés, et non d'irrégulières appartenant au demi-monde, au quart de monde ou à quelque catégorie inférieure encore.
Mais en voilà assez sur cette question de la boisson, qui, depuis ma visite à l'Entrepôt, ne me préoccupait plus . ou plutôt me préoccupait à un nouveau point de vue, tout différent. Je me demandais maintenant si cette pléthore de vin ne deviendrait pas pour Paris un danger aussi réel que la pénurie tant redoutée d'aliments solides. Mes craintes ne se trouvèrent que trop justifiées.
Les Français, les Parisiens surtout, non seulement mangent beaucoup de pain, mais se montrent extrême-