‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 15 sur 200 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

cimens d'une pierre, provenant d'une carrière située sur les bords du lac Onega, qui, sans être positivement du porphyre, du moins s'en approchait beaucoup. Fort de l'approbation de M. Visconti, j'envoyai mes instructions sur la quantité requise et autres détails.

« La carrière, paraît-il, appartenait à la couronne, n'avait jamais été exploitée et ne pouvait l'être sans une autorisation préalable et le payement d'une certaine taxe. Il fallut subir une infinité de formalités, suscitées en partie par des spéculateurs qui, ayant eu vent de l'affaire, avaient suborné des fonctionnaires pour tâcher d'entraver ou d'intercepter la demande en autorisation de M. Le Duc. Enfin le prince Wolkonsky, ministre d'État, parla lui-même de l'affaire au Tsar; Nicolas, sans une minute d'hésitation, fit droit à la requête et accorda la remise de taxe que M. Le Duc avait évaluée à six mille francs environ. Ceci se passait au conseil des ministres, et, pour mon malheur, le Tsar jugea à propos de prononcer un petit discours : « Quelle étrange destinée! — s'écria-t-il en se levant de son siège et du ton le plus solennel, — - quelle étrange destinée que celle de cet homme, — faisant allusion à Napoléon, — même dans la mort ! C'est nous qui lui avons porté le premier coup fatal, en brûlant notre sainte et vénérée capitale, et c'est à nous que la France demande sa tombe. Que l'envoyé français ait tout ce qu'il désire, et, surtout, qu'on n'exige aucune taxe! »

« C'en fut assez ; les journaux français et allemands s'emparèrent de ces derniers mots ; on confondit la taxe avec le coût du travail qui monta à plus de deux cent mille francs ; et jusqu'à ce jour, en dépit des explications que nous fournîmes, mes collègues et moi, en réplique à l'interpellation de M. de Montalembert, il reste acquis à la légende que la Russie a fait don à la France du tombeau de Napoléon. »

A partir de cette époque, j'allai souvent voir M. Gui-

zot, surtout dans la journée, en dehors de ses heures de travail; car lorsqu'il fut bien assuré que sa carrière politique était irrévocablement close, il revint gaiement, — je puis même dire avec bonheur, — à sa première vocation : la littérature. Sans la plus légère fatigue, sans la moindre peine, il produisait tous les ans un volume d'histoire ou d'essais philosophiques ; et s'il ne riait pas aux éclats en composant comme Alexandre Dumas, du moins souvent l'entendait-on fredonner. « En effet, disait une de ses filles, la comtesse Henriette de Witt (i), en effet, notre père ne chante presque jamais qu'en travaillant. »

Cela ne veut pas dire que le travail seul eût le pouvoir de mettre M. Guizot en belle humeur. Nous tenons de la même source qu'il était toujours, dans l'intérieur de sa famille, de l'humeur la plus égale et la plus douce, soit qu'assis dans son fauteuil, il fût entouré de tous les siens, soit qu'on le vît aller et venir paisiblement dans sa bibliothèque. « C'est la politique qui le rendait méchant, disait Mme de Witt; heureusement, il la laissait à la porte en revenant ici. Et très souvent, ill'oubliait de parti pris en plein conseil ; il nous écrivait alors des lettres, mais des lettres comme on n'en écrit plus. En voilà deux qu'il m'a adressées lorsque j'étais très jeune fille. » Sur quoi, elle me montra, sous la forme de deux charmants bavardages, un véritable petit traité sur l'art de la ponctuation. La fillette était, faut-il croire, ou très dédaigneuse ou très ignorante des règles de cet art, car son père lui écrivait :

« Ma chère Henriette,

« Je crains d'avoir encore des reproches à vous faire au sujet de votre ponctuation : il y en a peu ou

(i) Ses deux filles prirent toutes deux, on le sait, en se mariant le même nom et le même titre.

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