CHAPITRE XIII
des gens vanter les mérites de la chair du chien, du chat, voire même du pâté de rats; certains allaient jusqu'à ajouter que, par occasion, même dans le courant ordinaire de la vie, ils ne craindraient pas d'en tâter de nouveau, mais jamais je n'ai rencontré le même bon vouloir lorsqu'il s'agissait de la viande de cheval. Je parle, bien entendu, de personnes impartiales et sans parti pris. Une chose certaine, c'est qu'à la fin du siège, la vue d'un chien ou d'un chat était devenue une curiosité dans Paris, tandis que, d'après les rapports officiels, il y restait encore trente mille chevaux.
L'Académie des sciences, sur ces entrefaites, attira de façon inusitée l'attention publique par le compte rendu de ses séances, dans lesquelles la question de l'alimentation était la seule discutée. Écoutez plutôt ! Le professeur Dorderon lit un rapport sur l'utilisation du gras de bœuf et de mouton ; il communique en outre un nouveau procédé pour l'emploi culinaire du gras de rognon qui jusqu'alors a défié les essais des chefs les plus fameux. Il prétend îivoir découvert le moyen de lui ôter cette odeur et ce goût désagréables qui en interdisent l'usage, et de lui donner au contraire l'arôme et la saveur des meilleurs beurres de Bretagne et de Normandie. M. Richard, maire de la Villette, présente les résultats d'expériences semblables tentées sur les détritus d'animaux, résultats que le célèbre chimiste M. Dumas déclare satisfaisants. M. Riche, l'un des principaux employés de la Monnaie, transforme le sang de bœuf en boudins que la docte assemblée déclare supérieurs à ceux préparés avec du sang de porc. Les propriétés nutritives de la gélatine sont aussi démontrées de la manière la plus scientifique, et l'Académie des sciences devient peu à peu le rendez-vous des beautés de Paris en quête de leçons sur l'art culinaire approprié aux circonstances.
— Mais, monsieur, interroge l'une d'elles, main-
tenant que nous avons du beurre, veuillez nous dire d'oii nous viendront les épinards.
— Que cela ne vous inquiète pas, madame, lui est-il répondu, si vous voulez la semaine prochaine nous honorer de votre présence, un de nos savants amis du Jardin des Plantes vous enseignera la manière de faire pousser en moins de quinze jours des salades et peutêtre des asperges sur vos fenêtres ou votre balcon.
Le célèbre professeur, en répliquant ainsi, ne songe aucunement, comme il serait permis de le supposer, à mystifier sa charmante interlocutrice; ce qu'il dit là, il le croit sincèrement; et une semaine plus tard, quand « l'ami du Jardin des Plantes » a parlé, il s'ensuit une véritable invasion chez tous les marchands de graines avoisinant le Châtelet; chacun tâche de se procurer des pots de fleurs, et c'est par longues files que l'on rencontre dans Paris des brouettes remplies de terre végétale. Où que l'on aille, l'œil s'arrête sur de vigilantes ménagères surveillant avec amour les caissettes de bois installées sur leurs balcons ; l'éminent acteur et auteur dramatique M. Philippe Lockroy, père d'Edouard Lockroy, le futur ministre de la troisième République, demande sérieusement pourquoi l'on n'en reviendrait pas aux jardins suspendus de Sémiramis : il prêche d'exemple en convertissant son balcon du cinquième étage en jardin maraîcher, et la chambre à coucher de son fils devient, au désespoir indigné de celui-ci, l'entrepôt des outils de jardinage, du terreau et d'une autre matière encore plus odorante, bonne aux légumes, mais dont le parfum n'est pas pour embaumer un appartement. J'ajouterai en passant que M. Philippe Lockroy ne s'en tint pas à cet essai et n'abandonna pas sa culture aérienne dès que la nécessité eut cessé de s'en faire sentir, car à l'heure où j'écris — 1883 — il vient d'obtenir un prix pour des poires ayant poussé et mûri sur ce même balcon.