CHAPITRE XIII
La manie s'étendit, et chacun devint pour un temps maraîcher en chambre. M. Pierre Joigneaux lui-même, horticulteur de renom et de plus écrivain habile, n'y échappa pas et en fut atteint comme les autres. La chose en soi était parfaitement faisable, ainsi que l'a prouvé postérieurement l'expérience de M. Lockroy; mais du moins ce dernier n'imitait-il pas le nègre de naïve mémoire qui déterrait au bout d'une heure les pommes de terre qu'il venait de planter, afin de constater les progrès de leur croissance. Que des personnes absolument inexpérimentées aient pu croire à de pareilles chimères, le fait n'a rien de bien surprenant; mais il était amusant de voir un M. Joigneaux, qui ne pouvait, lui, arguer de son inexpérience, fournir néanmoins les fonds nécessaires à un Anglais venu pour lui proposer de tenter l'application de cette folle théorie. « J'étais convaincu que je ne le reverrais jamais ! » nous racontait-il au Café de la Paix, quelques jours plus tard; mais, malgré notre déférence pour son caractère, nous ne pouvons guère admettre cet habile désaveu de sa très réelle crédulité. « J'étais convaincu que je ne le reverrais jamais. Contrairement à mes prévisions, mon Anglais revint, et accompagné d'un commissionnaire chargé du matériel nécessaire. Je ne m'en suis mêlé en rien et me suis borné tout simplement à suivre de près sa tentative. Je sais qu'en Angleterre on obtient ainsi de la verdure, mais je me rends bien compte en même temps de la différence qui existe entre la production de quelques brins d'herbe et celle d'une récolte sérieuse. »
D'autres, plus ingénieux encore, affirmaient qu'étant donnée la possibilité d'obtenir des légumes en quinze jours avec de la lumière et quelques poignées de terre, il devait être facile de se procurer des champignons à l'aide d'une couche de terre plus épaisse habilement disposée dans une cave obscure.
On pouvait encore — heureusement — se rabattre sur un jardin potager moins hypothétique. Il s'étendait entre les fortifications et les forts et avait été dans le débuc quelque peu dévalisé, mais le gouvernement organisa bientôt avec les hommes qu'on n'avait pu armer plusieurs compagnies de cultivateurs dont les uns bêchaient et plantaient tandis que les autres faisaient bonne garde contre les maraudeurs. Leur uniforme très simple se composait d'un képi noir liséré de rouge et d'une ceinture rouge nouée autour de la taille. Bien que la besogne n'allât pas sans quelque danger, puisqu'il n'était pas rare qu'une balle allemande égarée couchât à terre l'un des leurs, ces gens ne se trouvaient pas, à tout prendre, les plus mal partagés.
« Nous avons presque tout ce qu'il nous faut », écrit alors un journaliste facétieux, « et maintenant voilà que ce bon et brave garçon de Gambetta s'en va dans la lune nous chercher du fromage à la crème pour notre dessert. »
Le bruit courait effectivement, depuis quelques jours, du départ imminent, — et par ballon, — du ministre de la guerre pour Tours. La date de ce départ avait été fixée au 7 octobre, et ce jour-là la petite place Saint- Pierre, située sur les hauteurs de Montmatre, était dès midi noire de monde.
Le « grand homme d'Etat », le « héros qui doit soulever les provinces et en obtenir des efforts inouïs pour purifier le sol sacré de la France de la souillure que lui inflige la présence des barbares Teutons », Gambetta, en un mot, n'est pas encore arrivé au moment où je me fraye non sans peine un passage à travers la foule, accompagné d'un de mes proches parents, officier d'état-major du général Vinoy. Le souvenir tout récent de ma mésaventure de l'avenue de Clichy m'eût, je l'avoue, empêché de m'y rendre seul.
On a établi un poste militaire sur la place Saint-