CHAPITRE XIII
Pierre, et je me demande curieusement s'il va rendre les honneurs au « grand homme d'Etat » ; je me demande encore si Nadar, le fameux Nadar que j'aperçois dominant la foule et donnant ses dernières instructions, traitera Gambetta avec la même courtoisie sommaire dont il usa jadis à l'égard de Louis-Napoléon. On sait l'histoire : l'Empereur était venu assister, au Champ de Mars, à l'ascension du ballon le Géant. L'attitude de Nadar en cette circonstance rappela celle d'Elisabeth envers la femme de l'évêque anglican Parker. « Je ne puis vous appeler madame, avait dit la Reine, et j'hésite à vous appeler mistress. m Ainsi, trop fervent républicain pour traiter Louis-Napoléon de « Majesté « et trop bien élevé pour insulter son impérial invité en l'appelant « monsieur », Nadar prit le parti de tourner la difficulté : il se plaça d'avance dans la nacelle, et, avant que le souverain ait pu l'interpeller, dès son approche, l'ordre de « Lâchez tout! » enlevait l'aéronaute dans les airs et le tirait de cette impasse.
Gambetta arriva-t-il en voiture, je n'en sais rien; en tout cas, son véhicule ne parut pas sur la place Saint- Pierre ; il l'avait sans doute, comme le commun des mortels, laissé au bas de la pente, fort rapide, comme on sait. A voir la façon dont il reçut l'acclamation formidable qui retentit à sa vue, on l'aurait pu croire accoutumé dès le berceau aux hommages populaires. M. Spuller, qui devait faire le voyage avec lui, l'accompagnait, et je remarquai dès lors la bizarre ressemblance de cet homme avec M. Spurgeon (i). Parfaitement impassible, il ne semblait au reste réclamer aucune part dans les vivats de la foule, alors que Gambetta prodiguait à l'envi, de droite et de gauche, les saluts et les sourires, au grand divertissement, disons-le,
(i) Célèbre prédicateur non conformiste anglais, né en 1834. Sa popularité fut considérable, dès 1856, non seulement en Angleterre, mais dans le monde protestant tout entier. (Note du Traducteur.)
de Nadar, dont je surpris le ricanement discret ; discret, car, malgré la franchise hardie dont il était coutumier, Nadar savait toujours rester poli. Peu charmé pourtant du tour que prenaient les choses et désireux d'en finir au plus tôt, l'aéronaute brusqua le départ. Et Gambetta, debout au bord de la nacelle, saluait encore de la main son bon peuple de Paris, lorsque, au soudain essor du ballon, pris à l'improviste et perdant l'équilibre, le futur dictateur s'effondra dans les bras de son compagnon.
Le ballon s'éleva rapidement, disparut à nos regards, et le même soir, vers neuf heures, nous apprîmes qu'il avait heureuse, nent atterri dans le département de l'Oise, à vingt kilomètres environ de Clermont.
A partir de cette époque, l'ascension des ballons montés, contenant une, deux, quelquefois trois cages de pigeons voyageurs, devint la distraction favorite des Parisiens, qui n'auraient pas mieux demandé que d'en voir partir journellement une douzaine. Car, pour eux, le départ d'un ballon , ce n'était pas seulement la transmission en province des nouvelles de la ville assiégée, c'était, bien plus encore, le retour espéré des messagers ailés qui rapporteraient peut-être sous leur doux plumage l'annonce réconfortante d'un mouvement agressif des provinces arrivant à la rescousse. Cet ardent espoir de délivrance ne prenait pas sa source soit dit à l'honneur des Parisiens, dans l'unique désir d'échapper aux privations et aux souffrances physiques. Les trois quarts d'entre eux eussent de grand cœur supporté pire encore dans l'espérance d'une terrible défaite infligée aux Allemands, soit par leurs propres troupes, soit par les recrues des provinces.
Mais bien que la Compagnie du gaz ait accompli des merveilles, puisqu'elle a fourni déjà au gonflement de cinquante-deux ballons depuis le blocus définitif, ou pour mieux dire à cause de cela même, elle ne peut