‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 145 sur 200 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

pouvons être sûrs que nos angoisses et nos privations ne lui font pas perdre une bouchée. S'il ne joue pas de la lyre ou du violon, c'est parce que, comme son oncle, d'illustre mémoire, il n'est pas musicien. »

« Quoi qu'il arrive, disait M. Francisque Sarcey dans le Gaulois, l'art doit planer au-dessus de tout; le théâtre n'est pas dans les circonstances actuelles un plaisir plus inconvenant que la lecture d'un bon livre; c'est précisément dans les heures les plus sombres et les plus tristes de son existence que l'homme a besoin d'une distraction qui l'empêche momentanément de s'appesantir sur ses souffrances. »

A quoi Thomas Grimm, du Petit Journal, au nom du parti adverse, lui réplique aussitôt : « S'il m'est permis d'intervenir dans une question aussi grave, je n'hésite pas à dire que le temps n'est pas venu de chanter et de s'amuser. Il me paraît douteux que les spectateurs ne soient pas entraînés à penser malgré eux à d'autres scènes qui se jouent ailleurs, au même moment, non pas derrière la rampe. Et quand bien même leur attention tout entière serait concentrée sur l'agréable fiction déroulée devant eux, le son lointain du canon grondant à leurs oreilles ne les rappellera-t-il pas plus d'une fois à la sombre réalité? »

Mais la glace était rompue, et le dimanche 23 octobre, le Cirque National rouvrait ses portes pour un concert.

Ainsi que mes lecteurs ont pu s'en apercevoir par la lacune involontaire qui en est résultée dans ces Notes, j'avais, depuis les cinq dernières années, cessé d'être comme par le passé l'hôte assidu des théâtres et des concerts; toutefois, pendant le siège, en dépit des occupations multiples dont je me trouvais surchargé et sur la nature desquelles je n'ai pas à insister ici, je ressentis soudain un besoin réel de distractions. Les soirées se faisaient fraîches, mon compagnon de prédilection me manquait, retenu par son service auprès du

général Vinoy, et l'avouerai-je? bien que j'eusse à ma disposition des ressources illimitées quant à l'obtention des choses matériellement nécessaires à la vie, et sans que je sois le moins du monde d'un naturel économe, la question du chauffage contribuait pour sa part à me pousser hors de chez moi. A vrai dire, le bois ne coûtait encore que six francs les cent kilogrammes, mais quel bois! Si jadis l'anonyme inventeur du vieux proverbe bien connu avait vu pareil combustible dans la cheminée devant laquelle il méditait ses sentences, jamais, certes, il ne lui fût venu à la pensée d'écrire : « Il n'y a pas de fumée sans feu. »

Des amicales causeries au coin de l'âtre dont j'avais si pleinement joui depuis tant d'années, il n'était plus question. Presque tous mes intimes, pris par le service militaire, passaient leurs heures de loisir, soit au lit à se reposer des fatigues et des désagréments des longues nuits de corvée, soit au café ou dans les restaurants où se colportaient librement les nouvelles de tout genre, la plupart, disons-le, du caractère le plus anecdotique. Au reste, tant que ne manquèrent ni la lumière, ni le combustible, les restaurants et les cafés furent peut-être, à tout prendre, plus amusants pendant le siège que je ne les avais jamais vus. Un des traits les plus plaisants de ces réunions nocturnes était sans contredit la présentation de la note du dîner. Les prix du Café de Paris, à ses plus beaux jours, n'étaient que de la plaisanterie comparés aux totaux actuels. On en jugera par cette note d'un déjeuner pour deux chez Durand :

Hors-d'œuvre (radis et saucisson) Fr. lo »

Entrée (navarin aux pommes de terre) i 8 »

Filet de bœuf aux champignons 24 »

Omelette sucrée (trois œufs) 12 »

Café I »

Une bouteille de vin de Mâcon 6 »

Total Fr. 71 »

Page 1