‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 146 sur 200 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le pain et le beurre étaient compris dans les horsd'œuvre, mais on voudra bien remarquer aussi que nous avions demandé l'entrée et le filet de hœ.ni pour un, suivant l'expression consacrée, et que Durand restait au surplus le meilleur marché des cinq restaurants ayant conservé leur clientèle ordinaire. Bignon, Voisin, le Café de la Paix et le Café Anglais étaient infiniment plus chers. Les clients de ce dernier établissement, soit dit en passant, mangèrent du pain blanc jusqu'au 16 décembre.

Je me résolus donc à me rendre au concert du Cirque National et à prendre part désormais à tous les plaisirs variés qui pourraient nous être offerts. Rarement ai-je vu à l'entourd'un théâtre foule plus pressée que ce soir du 23 octobre, et je doute fort que le but charitable de la représentation ait été pour quelque chose dans cette affluence, car, en ce cas, le public non admis n'eût pas moins déposé son obole au bureau de location, ce que ne firent pas les évincés que j'entendis proférer en s'éloignant des paroles confuses ne ressemblant que de fort loin à une bénédiction. Leur charité évidemment, si charité il y avait, n'entendait pas se dépenser cette après-midi-là à l'ombre du foyer domestique.

La représentation débuta par un sermon de charité donné par l'abbé Duquesnay, le zélé et très agissant curé d'une des paroisses les plus populeuses de Paris. Je redonnerais bien volontiers dix francs pour entendre de nouveau un semblable sermon. L'abbé, bien certainement, avait pris Laurence Sterne pour modèle; de ma vie, je n'ai rien entendu de plus enlevé, comme verve et comme brio. Pas la moindre tentative au reste pour vous assommer d'arguments mystiques et voue jeter pour ainsi dire la religion à la tête. En revanche, bon nombre de citations sur les avantages de la bienfaisance, citations tirées pour la plupart de Shakespeare et admirablement traduites, il est à croire, par l'orateur

lui-même, qui termina ainsi : « Je n'ai pas souvenir d'un seul avare qui, converti par mon ministère ou par celui d'un de mes confrères du sacerdoce, soit devenu foncièrement charitable. Car, si l'avare se décide à donner, c'est que, en vertu de la parole évangélique que vous connaissez tous, il considère son aumône comme un prêt consenti au Seigneur. Maintenant, mes bons amis, permettez-moi donc de vous soumettre mon interprétation personnelle du texte sacré. Dieu, il est vrai, est la justice même, et, selon sa promesse, il payera bien au centuple les intérêts réclamés par ce prêteur rapace ; mais je crois fort aussi que, ce premier compte une fois réglé, il le traduira comme usurier devant le tribunal suprême. En conséquence, si vous aviez l'idée de placer votre argent de cette manière en prenant Dieu comme caution, vous ferez mieux, croyez-moi, de le garder dans votre bourse. »

L'allocution terminée, l'orchestre, conduit par Pasdeloup et composé pour les neuf dixièmes de musiciens en uniforme militaire, exécute l'ouverture de la Muette de Portici. Pasdeloup est un Allemand naturalisé, il s'appelle en réalité Wolfgang, mais le public ne semble y attacher aucune importance; il ne proteste pas davantage contre l'introduction dans le programme de deux musiciens allemands : Weber et Beethoven; l'œuvre de ce dernier est, au contraire, bissée avec frénésie. C'est, si je ne me trompe, la symphonie en mi bémol; on y a adapté des paroles de Victor Hugo, et Mme Ugalde enlève l'hymne entraînant de Patria.

Il existe, au sujet de cet hymne, une petite anecdote peu connue. Elle me fut racontée, un jour ou deux après le concert, par Auber, qui la tenait lui-même de Joseph Dartigues, critique musical au Journal des Débats lors de l'incident.

Hugo, tout jeune encore, se trouvait, un soir, au

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Théâtre de Madame, devenu depuis le Gymnase. On y donnait une pièce de Scribe : la Chatte métamorphosée en femme, et Jenny Vertpré, que nos grandspères ont applaudie en 1835 au Théâtre Saint-James, y tenait le rôle principal. Notre poète, toutefois, médiocrement empoigné par l'intrigue, les dialogues et les vers, n'y prêtait qu'une oreille distraite, lorsque, aux premiers accords de l'invocation hindoue, il se redressa brusquement sur sa chaise , charmé tout à coup. La mélodie achevée, sans attendre la fin de la pièce, Hugo quitta la salle, se fredonnant encore à lui-même l'air qui l'avait si fort captivé; car, malgré la répugnance qu'il éprouva toujours à confier ses drames aux librettistes pour les approprier aux exigences de l'opéra (i), il était grand amateur de musique. Le lendemain matin, rencontrant Dartigues sur le boulevard des Italiens, alors le boulevard de Gand, il lui communiqua aussitôt son impression musicale de la veille et lui recommanda d'aller en juger par lui-même :

— C'est tout autre chose que les stupides rapsodies qu'on entend d'habitude.

Peu de jours après , nouvelle rencontre des deux amis :

— Eh bien ! êtes -vous allé entendre cet air au Théâtre de Madame? interrogea Victor Hug-o.

— Oui, lui répondit Dartigues, cela ne m'étonne pas que vous l'aimiez, c'est du Beethoven.

Si incroyable que cela paraisse, Hugo ne connaissait pas même de nom le célèbre compositeur allemand. On était alors en France très ignorant de la musique classique. Mais Hugo n'oublia jamais cette symphonie et, plus tard, en exil, composa les admirables paroles si bien chantées par Mme Ugalde au Cirque National.

(i) Hugo a fait pourtant lui-même un opéra : Esmeralda, mis en musique par Mlle Louise Bertin. (Note du Traducteur.)

L'impulsion donnée, les murs de Paris ne tardèrent pas à se couvrir derechef d'affiches de théâtre et de concert, tout comme si les Allemands n'avaient pas été aux portes de la cité. J'allais presque partout, et j'eus le regret de voir la majorité des acteurs et des actrices, naguère encore comblés de faveurs et d'honneurs par Louis-Napoléon, rivaliser, aurait-on cru, à qui jetterait le plus d'opprobre sur lui et sur son règne.

L'une des rares et très honorables exceptions à cette déplorable attitude fut M. Got; invité à réciter les Châtiments, de Victor Hugo, il se refusa — non sans quelque emphase — à « accabler un vaincu du sort ». L'ancienne loge impériale de la Comédie-Française était affectée à l'usage des convalescents, soignés à l'ambulance du théâtre.

J'aientendu, pendantcette période, Melchissédech et Taillade, Caron et Berthelier, et pourtant c'est le souvenir d'une représentation du Théâtre- Montmartre qui surnage et survit à toutes les autres dans ma mémoire; on y x&^xç.x\2À\. Le Roi s'amuse, de Hugo. Dans le cours ordinaire des choses, je n'aurais pas entrepris cette lointaine expédition pour entendre une pièce quelle qu'elle soit, fût-ce même celle-là, réputée le chefd'œuvre de Victor Hugo; mais, en l'occurrence, la tentation était irrésistible. Joué une seule fois à Paris, le 22 novembre 1832, ce drame avait été suspendu dès le lendemain par ordre gouvernemental. Alexandre Dumas père, Théophile Gautier, Nestor Roqueplan, tous spectateurs de la première et inoubliable représentation, m'en avaient maintes fois vanté les beautés de premier ordre. Je m'étais promis de le lire et ne l'avais pas fait. L'eussé-je lu que, très probablement, dans la crainte justifiée d'y perdre le charme et la fraîcheur de mon impression première, je ne serais pas allé ce soirlà à Montmartre. Cette représentation, hommage rendu au génie du grand poète, était encore et surtout une

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