‹ Un anglais à Paris (volume 2)Chapitre 147 sur 200 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

sorte de défi jeté par la jeune République aux régimes qui l'avaient précédée; pourquoi, dira-t-on, la seconde République n'avait-elle pas autorisé cette reprise? Je n'ai jamais pu le démêler clairement.

Nous gravîmes donc péniblement, mon compagnon et moi, la pente rapide de la rue des Martyrs, et à peine débuchés sur la place du Théâtre, nous comprîmes, à la cohue énorme envahissant le petit square, qu'il se préparait évidemment quelque chose d'inusité. Nous arrivâmes pourtant, en jouant des coudes, à nous procurer deux fauteuilset à pénétrer dans la salle. On avait remédié tant bien que mal à l'insuffisance de la lueur faiblement projetée par le gaz en installant çà et là des lampes au milieu de l'auditoire et des bougies sur la scène. Pas une place ne restait inoccupée. L'ouverture, composée de fragments de Rïgoletto, souleva une tempête d'applaudissements, et aussitôt le rideau se leva. La scène représente, on le sait, le somptueux vestibule du Louvre de François I"; on y voit le Roi, entouré de ses courtisans et de ses favoris; autour de lui, clopinclopant, évolue Triboulet, son mauvais génie, tel que l'a décrit Victor Hugo.

Grand fut mon désappointement. J'étais venu, prêt à admirer, n'espérant ni de superbes décors, ni des costumes somptueux, ni un jeu transcendant de la part des acteurs, mais comptant du moins sur une interprétation respectueuse de l'immortelle création d'un grand poète. Peu familier encore avec l'art provincial tel qu'il existe en Angleterre, je ne pouvais m'imaginer une représentation de Shakespeare, par exemple, que dans les conditions de mise en scène qui ont prévalu dans les meilleurs théâtres de Londres. J'ai lu depuis, toutefois, le récit des faits et gestes de ces troupes ambulantes de cabotins, mais je ne crois pas que la plus humble d'entre elles ait jamais pu se rendre coupable, dans le fond comme dans la forme, d'un iconoclasme

aussi profond que celui dont je fus pendant cette soirée le témoin attristé; l'impression ressentie, loin d'être comique, en était absolument douloureuse. Et ce n'était pas, certes, la percaline lustrée remplaçant le brocart et le grossier tissu faisant l'ofïîce de dentelles qui m'horripilaient jusqu'à la souffrance, mais bien la pitoyable et notoire incapacité de tous ceux qui étaient là, acteurs et public, à saisir le sens du plus simple vers. On leur avait dit que cette pièce était un réquisitoire à outrance, non pas seulement contre un roi libertin en particulier, mais contre des sfénérations et des générations de orouvernants débauchés et corrompus. Et pour rendre la leçon plus frappante, ils avaient fait de Saint-Vallier un vieux radoteur imbécile, de Triboulet un entremetteur ; François I" n'était plus qu'un Bill Sykes amoureux , et la fille infortunée de Triboulet , la poétique Blanche, une misérable hystérique se glorifiant de son déshonneur.

J'ai vu Orphée aux Enfers, la Belle Hélène et la Grande-Duchesse ; j'ai entendu Schneider à son apogée et à sa décadence, alors que des hommes bien élevés s'esclaffaient et des femmes du meilleur monde trépignaient à des allusions à faire rougir un charbonnier de Londres; mais jamais, jamais je n'ai rien vu d'aussi dégradant que cette représentation.

Et lorsque, enfin, les draniatis personœ se groupant autour d'un buste d'Hippocrate, — remplaçant pour la circonstance celui, introuvable alors, de Victor Hugo, — l'un d'eux s'avança pour déclamer les Châtiments^ je me retirai, écœuré, espérant bien n'avoir jamais à subir dans l'avenir pareille exhibition. C'est la première leçon de haine des rois donnée au peuple de propos délibéré que j'aie entendue. Les disciples promettaient, et, lorsque éclata la Commune, je n'en fus qu'à moitié surpris. Bien avant cette sinistre époque, j'en étais arrivé à cette conclusion, qu'il fallait moins redouter les bar-

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