CHAPITRE XIII
barcs cernant Paris que ceux-là mêmes qui s'agitaient au cœur de la cité; les premiers du moins croyaient en leur chef, les autres, au contraire, ne venaient-ils pas d'arborer hardiment leur devise, si grosse de menaces : Ni Dieu ni maître!
Voici pourtant venir les longues nuits d'hiver. La provision de gaz est épuisée, ou peu s'en faut; le bois, ce bois atroce qui ne brûle pas, vaut aujourd'hui sept francs cinquante les cent kilos. Le bœuf et le mouton ont entièrement disparu de l'étal des bouchers. Les rats commencent à se vendre un franc la pièce, et les œufs trente francs la douzaine. Le demi-kilo de beurre atteint cinquante francs; les carottes et les pommes de terre coûtent, les premières quarante francs, les secondes vingt francs le décalitre. On me raconte qu'il y a encore du lait, mais depuis huit jours je n'en ai ni vu ni goûté. Pour ce qui est de moi, je peux bien supporter cette privation, mais dans mes visites à quelques pauvres gens de mon voisinage je me trouve en face de malheureux enfants de deux à trois ans, nourris de pain trempé dans du vin et souffrant de diverses maladies engendrées par cette alimentation si peu appropriée à leur âge.
Je me livre à diverses enquêtes dans les mairies et je constate que le taux de la mortalité en octobre a dépassé de trois mille environ le chiffre du mois correspondant de l'année précédente. On m'assure, en outre, que dans cet énorme accroissement les résultats directs du siège, c'est-à-dire les hommes tués à l'ennemi et ceux qui ont succombé aux suites des blessures reçues sur le champ de bataille, n'entrent pas pour un tiers; c'est le typhus, la fièvre lente, l'anémie, etc., qui commencent à exercer leurs ravages parmi les assiégés. Mais, ce qui est plus grave encore, les autorités se sont trompées dans leurs prévisions quant à l'afflux de population étrangère qu'il fallait s'attendre à recevoir
dans Paris. Les soixante-quinze mille Parisiens ou étrangers qui sont partis au début du siège ont été aussitôt remplacés, mais ils l'ont été dans cette effrayante proportion de trois pour un: c'est donc en fait cent cinquante mille bouches de surcroît à nourrir. « Il aurait fallu envoyer en province tous les vieillards et les femmes et les enfants, — me dit un des obligeants fonctionnaires qui me renseignent ; — il n'en eût pas coûté plus cher, et ceux qui restaient auraient eu leurs coudées plus franches pour une défense énergique. Mais vous aurez peine à le croire, monsieur; voilà pourtant le registre qui le prouve : il s'est célébré près de quatre cents mariages le mois passé ! N'est-ce pas resserrer encore, comme à plaisir, les inextricables difficultés de la situation actuelle? »
Mais, comme on l'a dit, l'esprit ne perd jamais ses droits en France, et au milieu des plus cruelles épreuves le Parisien sait garder la finesse de ses reparties, souvent gouailleuses, parfois touchantes : cela constitue alors une sorte de blague attendrie, unique en son genre. Parmi mes pensionnés se trouvait la femme d'un tapissier, garçon frugal, travailleur, mais dont le métier subissait pour l'heure un chômage absolu. Lui, faisait son service sur les fortifications; elle, s'efforçait à grand'peine de nourrir toute la maisonnée avec la maigre pitance allouée par le gouvernement à son mari et les parcimonieuses rations quotidiennes de la municipalité. Le plus jeune de ses trois enfants n'avait guère que quatre semaines. Un matin, à ma grande surprise, ce ne fut plus un, mais deux nourrissons que je lui trouvai sur les genoux. « Oui, monsieur, c'est comme ça! — me dit-elle avec un pâle sourire. — André a ramassé ce poupon-là sur le seuil d'une porte dans la rue Mogador, et il me l'a rapporté en me disant : « Ce n'est « pas une affaire, va, il ne gênera pas l'autre : la nature « amis le couvert pour deux. »